vendredi 4 mars 2011

Comment recruter des informateurs palestiniens

vendredi 4 mars 2011 - 03h:21
Aya Kaniuk & Tamar Goldschmidt
Vous avez besoin d’un permis pour aller à Amman faire soigner votre cancer ? Pas de problème. Travaillez pour nous et vous l’aurez.
(JPG)
Checkpoint de Qalandiya, Palestine occupée
Vous voulez aller étudier en Egypte ? Rendre visite à votre soeur mourante en Arabie Saoudite ? Sortir de prison ? Arrêter d’être battu ? Faire une seule année de prison au lieu de dix ? Avoir droit de rejoindre votre famille en Israël ? Vivre avec vos enfants ? Etre soigné dans le seul endroit où on peut vous sauver la vie ? Garder votre carte d’identité magnétique ? Votre permis de travail ? Pas de problème ! Vous nous aidez et on vous aidera.
Et ça continue comme ça indéfiniment ; Dans tous les coins et recoins, Israël se livre à son crimes le plus sinistre et le plus furtif : le recrutement de collaborateurs. Tous les Palestiniens sont sur la liste noire, tous sont coupables, sauf s’ils acceptent de dire "oui" au "capitaine". Ils sont sur la liste noire, quoiqu’ils aient fait ou pas fait, ils n’ont droit à rien a priori afin qu’ils soient dans l’obligation d’acheter n’importe quel droit naturel. Au prix fort. Au prix de la trahison.
Vous voulez accompagner votre bébé malade à l’hôpital Hadassah ? Pas de problème, dit "le capitaine" qui est en fait un officier du Shabak (les services secrets/de sécurité). Il vous suffit de dire : "Je suis d’accord pour vous dire qui jette des pierres dans mon village, qui a reconstruit sa maison après qu’elle ait été démolie, je vais vous donner autant de noms que vous voulez, que les personnes soient coupables ou non, cinq ou dix, autant que vous voulez" et alors vous pourrez accompagner votre bébé à l’hôpital et le guérir. Et avoir de l’argent pour lui acheter à manger, et faire la triple vaccination.
Vous avez dit non ? Alors au revoir. C’est vous qui décidez. Et le bébé ? que fait-on pour lui ?
Il ne tient qu’à vous de décider de le sauver. Aidez-nous, nous vous aiderons.
Le droit de vivre, le droit de travailler, d’être soigné, de recevoir une éducation - ne vont pas de soi sous l’occupation israélienne. Ils sont conditionnels. Ce sont des produits d’échange. Tout se négocie. Vous pouvez choisir de ne pas recevoir de balles de revolver, de ne pas voir votre maison démolie, d’avoir le droit d’étudier, de travailler, de recevoir des soins médicaux même à l’intérieur d’Israël. Il vous suffit de dire ce tout petit mot "oui". Oui, je vais travailler pour vous.
Et c’est ainsi que derrière les checkpoints qui sont démontés et remontés, démontés et remontés, derrière les routes réservées uniquement aux Juifs, derrière le vol de terre institutionnalisé, les meurtres commis à l’aveuglette, la famine instituée, l’humiliation, le nettoyage ethnique perpétré au grand jour, on trouve une bombe raffinée qui est prête à détruire le peuple palestinien. C’est une bombe invisible. Son impact est inconnu. Et on n’en parlera pas. Ou presque pas. Car ceux qui disent "oui" aux forces d’occupation ne l’avoueront jamais. Personne ne le saura. Ce ne sera pas répertorié. Et cette bombe - le recrutement de collaborateurs - est activée dans l’endroit qui précisément devrait être protégé même sous l’occupation : dans l’espace civil. Cet espace qu’Israël, selon les conventions qu’il a signées, est supposé faciliter. Ces mêmes besoins civils qu’une population même sous occupation a le droit de voir satisfaits, et non bafoués. Et qui selon les déclarations officielles d’Israël sont satisfaits.
Là dans l’administration civile se trouve cette terrible bombe. Là où tous les besoins s’entrecroisent. C’est là que la vraie occupation est à l’oeuvre. Là se trouvent les vrais checkpoints qui ne font que croître avec le temps. Là, le vrai mur s’étend et s’approfondit. Là, les ténèbres glaciales et cyniques qui n’ont pas de limites et dont les émissaires sont les agents du Shabak : "Capitaine Zakai" ou "Moussa" ou Tomer", tous ont de faux noms bien sûr. Inconnus ou connus sous un nom d’emprunt, ils attendent toutes les requêtes des civils pour les refuser ou donner leurs conditions. D’une voix doucereuse en offrant une tasse de café, une cigarette, ils prononcent, avec une extrême courtoise, les mots monstrueux : Pas de problème, il vous suffit de travailler pour nous.
Et si la réponse qu’il donne à ces mots est "non", le Palestinien mourant retournera mourir chez lui, ou ne verra pas sa soeur mourante, ou n’ira pas étudier ni travailler ni voir ses enfants. Ou bien il dira "oui" je vais travailler pour vous et ainsi j’aurai un permis de travail et le droit de faire une chimiothérapie en Cisjordanie occupée parce qu’ici il n’y a tout simplement pas d’infrastructure adéquate parce qu’Israël l’interdit, et puis je mourrai quand même. Car derrière le "oui" il y a le précipice énorme et profond du non retour. Ce n’est pas le début mais la fin. Ce qui l’attend c’est la mort, l’ostracisme, la malédiction et le remords. Tout cela, ils le savent depuis le commencement, mais parfois ils l’oublient dans des moments de désespoir et de faiblesse, tous ces bons Palestiniens qui répondent "oui" à une question à laquelle il est si difficile de résister.
Et pour ce crime, ce crime invisible, silencieux et diabolique, qui consiste à obliger des personnes normales et bien intentionnées à traverser le point de non retour en trahissant leur propre peuple, Israël portera éternellement le sceau de l’infamie.
Nous avons (sur le site, NdT) beaucoup de récits de Palestiniens qui ont dit "non " aux capitaines du Shabak et payé un lourd tribut. Muawiya a dit "non" et a perdu son travail. Eyad a dit "non" et a été séparé de ses enfants. Faisal - pour dire "non"- a failli se suicider. Leur histoire est l’histoire de l’occupation, depuis qu’elle a commencé jusqu’à aujourd’hui.
Note :
* Le site Mahsanmilim, créé par deux juives israéliennes, s’est donné pour mission de recueillir des témoignages, articles, vidéos, films et récits sur l’occupation israélienne afin de donner une voix aux victimes palestiniennes silencieuses et niées en tant que telles. Pour en savoir plus : http://mahsanmilim.com/WhoAreWe.htm
Pour contacter les auteures : tamar@mahsanmilim.com
Février 2011 - Mahsanmilim - Pour consulter l’original : www.mahsanmilim.com
Traduit de l’Hébreu par Tal Haran et de l’anglais par Dominique Muselet
Lien