vendredi 19 mars 2010

Taxer l’occupation israélienne

19/03/2010
Ezzedine Choukri Fishere est professeur de politique internationale
 à l’Université américaine du Caire et ancien conseiller du ministre 
égyptien des Affaires étrangères. Il a également conseillé le 
coordonnateur spécial des Nations unies pour le processus de paix au 
Moyen-Orient.
Ezzedine Choukri Fishere est professeur de politique internationale à l’Université américaine du Caire et ancien conseiller du ministre égyptien des Affaires étrangères. Il a également conseillé le coordonnateur spécial des Nations unies pour le processus de paix au Moyen-Orient.
Par Ezzedine Choukri Fishere
Les intellectuels et décisionnaires arabes ont souvent accusé les Européens d'utiliser leur générosité financière pour dissimuler leur impuissance en ce qui concerne le conflit israélo-arabe. Pour que l'Europe soit prise au sérieux comme acteur sur la scène mondiale, disent-ils, il faudrait que cette générosité s'accompagne d'un peu d'autorité.
Aux yeux des Arabes, les responsables européens plaident implicitement coupables en évoquant à chaque fois les politiques multilatérales complexes et la nature bureaucratique de l'Union européenne. Leurs interlocuteurs arabes n'en sont pas dupes pour autant : ils veulent que l'Europe cesse de parler comme une grande puissance et commence à se comporter comme telle.
Mais c'est précisément ce désir qu'a l'UE de vouloir être de plus en plus perçue comme un État nation qui l'a placée en porte-à-faux par rapport au conflit israélo-arabe. L'incapacité de l'Europe à jouer un rôle politique dans le processus de paix au Moyen-Orient a été attribuée à tort à un préjugé négatif européen envers l'État hébreu. Les conseillers politiques ont estimé qu'il était nécessaire d'obtenir la confiance d'Israël pour réunir un soutien à un rôle éventuel de l'Europe dans le processus de paix. Rien n'a été trop beau pour acquérir cette confiance : transferts de technologies, développement des relations, accords associatifs, et même, paraît-il, la perspective d'une adhésion à l'UE.
La politique européenne s'est ainsi articulée autour de deux axes : séduire Israël et acheter l'Autorité palestinienne. Financer à la fois l'occupation de Gaza par Israël et la Cisjordanie servait les deux objectifs en même temps, pour un prix de quelques milliards d'euros pour les contribuables. Cette politique n'a pourtant apporté ni reconnaissance ni pertinence à l'Europe. Les Palestiniens continuent à minimiser l'aide de l'Europe, et les Israéliens à lui être hostile pour « son financement du terrorisme palestinien ». En fin de compte, l'Europe a dépensé beaucoup d'argent pour exposer ses propres faiblesses. Jusqu'à quel point la situation peut-elle empirer avant que l'Union européenne renonce à cette politique contreproductive ?
Dès le départ, l'idée que l'Europe pourrait séduire l'occupant pour l'amener à jouer un rôle dans la fin de l'occupation semble tirée par les cheveux. Israël ne cherche pas un médiateur impartial, mais un soutien inconditionnel. C'est en partie pour cette raison que l'État hébreu préfère avoir les États-Unis comme seul médiateur, et aussi la raison pour laquelle l'adhésion d'Israël au rôle monopolistique des États-Unis disparaît dès que l'administration américaine fait mine d'avoir un point de vue qui diffère du sien.
Dans ce cas de figure, la capacité des États-Unis à faire valoir leur pouvoir fait toute la différence. En d'autres termes, on a beau flatter Israël, au moment critique, c'est la possibilité de faire montre de puissance qui détermine si un État extérieur a son mot à dire ou non dans le conflit israélo-arabe.
L'incapacité de l'Europe à jouer un rôle dans le processus de paix ne provient pas de ses supposés préjugés contre les Israéliens, mais du fait que l'UE n'est pas un État. Les rôles que joue un État ne lui sont pas attribués. Il les revendique par le biais des manifestations de puissance qu'il peut déployer. Et l'Europe n'est pas capable de manifester le genre de puissance nécessaire pour faire une différence dans le processus de paix.
Mais l'Europe a d'autres moyens d'agir. Pour modifier la dynamique entre Palestiniens et Israéliens, les intervenants extérieurs doivent aujourd'hui influer sur le calcul politique au sein des gouvernements israélien et palestinien, en abaissant le coût de la paix et en augmentant le coût de l'occupation. Tout accord de paix viable entre les deux parties dépend de la restitution par Israël des territoires palestiniens occupés, sous certaines conditions, mais aucun gouvernement israélien ne sera prêt ou même capable de le faire à moins d'une évolution du calcul politique dans ce pays. Faire du retrait une option valable (ou faire de l'occupation une option coûteuse) est nécessaire pour mettre en branle un processus de paix sérieux.
L'Europe a déjà essayé d'inciter Israël à se retirer des territoires occupés, mais des incitations seules ne suffiront pas - le coût de l'occupation doit également augmenter. En deux mots, une « taxe d'occupation » est nécessaire. Cette mesure diffère des sanctions, qui pourraient avoir pour seule conséquence d'entraîner un « complexe de Massada », poussant les Israéliens à de nouveaux extrêmes. Une taxe d'occupation aurait pour vocation de cibler l'économie des colons et les violations des droits humains des Palestiniens.
Une des premières mesures prises dans le cadre de cette taxe serait de transformer l'exclusion actuelle du traitement douanier préférentiel de l'UE concernant les produits des territoires occupés en une interdiction totale d'importation de ces produits - et de toutes transactions commerciales avec ces territoires. Une interdiction de commercer avec et dans les territoires occupés devrait être imposée aux entreprises et aux banques, en particulier en ce qui concerne les entreprises de construction et leurs fournisseurs. Des pressions devraient aussi être exercées sur Israël pour qu'il cesse de fournir un soutien financier aux colons.
La taxe d'occupation doit également comprendre des mesures destinées à mettre fin à l'impunité quasi totale dont bénéficie l'armée israélienne. Les dirigeants de Tsahal ont fait valoir que certaines violations des droits de l'homme étaient inévitables en cas d'occupation, et que la force de défense d'Israël ne s'était pas plus mal comportée que d'autres armées d'occupation.
Ils ont raison. Une occupation ne peut se faire sans des violations systématiques des droits humains. C'est précisément pour cette raison que ces violations doivent avoir un prix, pour signaler aux électeurs israéliens que le coût de l'occupation ne peut qu'augmenter. L'Europe peut œuvrer en ce sens en encourageant l'ouverture d'enquêtes sur les éventuels crimes de guerre et autres violations de la loi humanitaire internationale commis par Tsahal, ainsi que la mise en place de tribunaux pénaux internationaux si ces crimes étaient avérés.
Seuls les États-Unis peuvent amener les Israéliens et les Palestiniens à entamer un nouveau processus de négociations, à défaut de pouvoir leur soumettre un projet de solution politique. L'Europe et d'autres intervenants peuvent soutenir ce processus, surtout en influant sur le calcul politique interne israélien. Un tel rôle permettrait à l'Europe de protéger ses autres intérêts au Moyen-Orient, tout en lui permettant de rester fidèle à ses valeurs.
© Project Syndicate, 2010.
Traduit de l'anglais par Julia Galli.