mercredi 11 novembre 2009

Des Palestiniens qui voient la non-violence comme une arme

mardi 10 novembre 2009 - 07h:18

Richard Boudreaux - Los Angeles Times

Mohammed Khatib et ses amis de Cisjordanie espèrent rassembler pour une campagne non violente en faveur d’un Etat. Mais leurs compatriotes palestiniens semblent largement indifférents, et l’armée israélienne ne s’y trompe pas.

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Mohammed Khatib prie sur la tombe de son ami Bassem Abu Rahma, à Bil’in en Cisjordanie. Abu Rahma a été tué en avril par une grenade lacrymogène à grande vitesse lancée sur une foule de manifestants non violents par les soldats israéliens.
(Atef Safadi/The Times)


Chaque vendredi, les forces de Mohammed Khatib se regroupent pour se confronter à l’armée israélienne et rassemblent leurs armes : un mégaphone, des banderoles, et la conviction farouche qu’une manifestation non violente peut conduire à un Etat palestinien.

Forts de quelques centaines de manifestants, ils marchent vers la clôture israélienne qui sépare la minuscule communauté rurale de Bil’in de la plupart de ses terres. Ils chantent et crient. Quelques ados lancent des pierres.

Khatib a contribué au lancement de ce rituel hebdomadaire il y a cinq ans, voulant donner une « nouvelle image » du combat palestinien, lequel était souvent associé aux attaques de roquettes et aux attentats-suicides.

« La non-violence est notre arme la plus puissante, » dit le secrétaire à la communication du Conseil de village de Bil’in. « S’ils ne peuvent nous accuser de terrorisme, ils ne pourront nous arrêter. Le monde va nous soutenir. »

Le problème, c’est qu’il ne reçoit pas beaucoup de soutien des autres Palestiniens. Après deux soulèvements en deux décennies, ceux-ci paraissent grandement indifférents à son appel chevaleresque pour un troisième.

Son message a du mal à convaincre : Khatib, âgé de 35 ans, est un Gandhi des temps modernes dans une culture qui entretient le langage des armes à feu, même si la plupart des Palestiniens n’en ont jamais utilisées. Et les risques de son militantisme sont énormes.

L’armée israélienne l’a dans le collimateur. Il a été arrêté, sérieusement frappé, et menacé de mort au cours de toute une série de raids nocturnes dans son village, cet été. Il n’a été libéré qu’à la condition de se présenter à un poste de police israélien chaque vendredi, à l’heure de la manifestation hebdomadaire.

Bien que le village ait persisté dans ses manifestations et soit devenu un symbole grandement applaudi de la désobéissance civile, sa vision du « modèle Bil’in » qui est reprise à une grande échelle à travers la Cisjordanie, n’a pas pour autant pris forme.

Quelques milliers de militants palestiniens ont appris les principes et les tactiques de la non-violence au cours des cinq dernières années, selon le Holy Land Trust indépendant de Bethléhem qui assure les formations. Leurs initiatives dispersées ont permis un allègement limité des restrictions sécuritaires d’Israël en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Mais ces efforts n’ont pas pris la forme d’une mouvement de masse, et encore moins contraint Israël à s’orienter vers un accord pour un Etat palestinien.

Selon certains militants, ils sont entravés par les mesures draconiennes israéliennes, par la résignation chez les Palestiniens ordinaires et par la profonde division au sein de la direction politique, entre la promotion de la lutte armée par le Hamas et l’espoir de l’Autorité palestinienne d’une reprise des négociations de paix avec Israël sous médiation US.

Un calme relatif règne dans les territoires palestiniens, mais selon Khatib, il ne va pas durer longtemps du fait de l’impasse diplomatique.

Un homme, bien soigné de sa personne, articulant bien, les cheveux courts, rayonne d’une forte présence. Dans une longue intervention, il parle dans un feu roulant de phrases de ses modèles - Mohandas Gandhi, Martin Luther King Jr et Nelson Mandela - tout en prenant des appels sur son portable à propos de la prochaine initiative pour un recours juridique contre la clôture.

Il croit qu’Israël tente actuellement d’étouffer les militants par la non-violence parce qu’il préfèrerait être confronté à une insurrection armée.

« Ce ne serait pas plus facile pour nous de convaincre les gens que notre voie de la résistance est la bonne, » dit Khatib. « Il s’agit d’un processus lent. Il n’y a pas beaucoup de succès visibles jusqu’à présent. »

Khatib a connu sa première expérience de militantisme alors qu’il était ado, au cours de la Première Intifada, le soulèvement qui a commencé en 1987. Il a bloqué les routes pour essayer de tenir l’armée hors de son village, il a peint des slogans sur les murs et brandi le drapeau palestinien, ce qui était alors illégal, lors des manifestations.

La participation massive à ce soulèvement et son déroulement relativement pacifique - alors que peu de Palestiniens avaient comme armes autre chose que des roquettes - avaient gagné la sympathie à l’étranger et une concession majeure : au début des années 90, Israël avait reconnu l’Organisation de libération de la Palestine et commencé à examiner la création d’un Etat palestinien.

Les initiatives non violentes d’aujourd’hui exploitent la nostalgie de la Première Intifada, dans ce que Khatib appelle une réaction modérée au soulèvement armé qui a ensanglanté la première moitié de cette décennie, après l’échec des pourparlers de paix. Plus de 4 000 Palestiniens et 1 000 Israéliens y ont trouvé la mort.

Khatib, qui a laissé tomber quand les choses ont tourné à la violence, se rappelle les massacres qui l’ont changé.

C’était en 2001. Khatib avait vu avec horreur les soldats israéliens tirer sur un ami sans arme, à un check-point. Deux semaines plus tard, un militant des Brigades des Martyrs Al-Aqsa avait attaqué le check-point en représailles, tuant sept soldats.

« Ma première réaction avait été "en faveur d’Al Aqsa" ! » dit Khatib. Puis il a réalisé que les soldats tués appartenaient à une autre unité, pas à celle qui était en poste quand son ami a été abattu.

« Ca m’a fait réfléchir : ce cycle de mort, d’actions et de réactions violentes, comment le briser ? »

Sa réponse fut d’aider à organiser un mouvement contre une conséquence de l’Intifada : le mur qu’Israël construit pour se protéger des attaques des militants mais qui s’est aussi profondément enfoncé dans certaines parties de la Cisjordanie, ce mur est en train de couper les Palestiniens de 8% de leur territoire. La kyrielle de murs de béton, de clôtures et de routes de patrouille s’étire sur plus de 280 miles (450 km environ).

Il a mobilisé des militants israéliens et internationaux pour marcher chaque vendredi avec les habitants de Bil’in jusqu’à la clôture qui fait 14 pieds de haut ici (environ 4,20 m). Cette clôture protège une partie de la colonie juive tentaculaire de Modiin Illit, construite sur les terres du village.

Il s’est assuré que les manifestants portaient des caméras vidéo pour faire connaître l’emploi par l’armée de gaz lacrymogène et de balles d’acier enrobées de caoutchouc pour les tenir éloignés. Et il travaille à faire respecter une tolérance zéro de la violence par les militants, ne parvenant pas à arrêter les quelques adolescents qui lancent des pierres, touchant parfois des soldats.

Michael Sfard, avocat israélien choisi par le village, attribue à Khatib « l’idée géniale » qui a transformé la situation en une victoire juridique décisive il y a deux ans.

Profitant d’une nuit, Khatib avait fait traverser la clôture à une équipe clandestine et ils avaient construit une cabane improvisée sur les terres du village qui avaient été usurpées au profit d’un nouveau quartier de la colonie juive. (La manœuvre furtive avait parodié la stratégie expansionniste d’Israël visant à créer « des faits sur le terrain »).

Quand l’armée a menacé de démolir la cabane, le village est allé devant la Cour suprême d’Israël et a contesté le nouveau quartier, lequel n’avait pas l’autorisation officielle du gouvernement. La Cour a alors ordonné à Israël d’arrêter les constructions dans ce quartier, de déplacer la clôture et de restaurer environ la moitié des 575 acres d’oliveraies (soit 143 ha environ à restaurer) que les agriculteurs de Bil’in avaient perdus.

Khatib a alors monté une coordination de 11 villages de Cisjordanie pour partager ses stratégies, et certains ont obtenu des résultats. Six communautés ont contesté avec succès le tracé du mur qui traversait leurs terres. Des militants se sont associés avec des sympathisants de l’extérieur pour faire venir discrètement des camions-citernes à l’intérieur des communautés qui mouraient de soif et pour protéger les cueilleurs d’olives du harcèlement des colons.

Mais à Bil’in, la victoire juridique a tourné en revers.

L’armée n’a toujours pas appliqué la décision de la Cour ni modifié la clôture ; le nouveau tracé précis a été bloqué dans une nouvelle procédure. Pendant ce temps, les soldats ont commencé à réagir avec plus de violence aux manifestations et la plupart des Israéliens, qui considèrent le mur comme un bouclier contre la violence, sont restés indifférents.

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Il s’appelait Bassem, ce qui signifie sourire.
(photo site Bil’in)

En avril, Khatib se tenait à quelques mètres quand son compagnon, Bassem Abu Rahma, a été tué par une grenade lacrymogène à grande vitesse lancée dans une foule de manifestants.

La morte d’Abu Rahma le hante toujours. Deux fois, dit-il, les soldats l’ont prévenu « qu’il finirait comme Bassem » s’il continuait à s’opposer à leur présence en Cisjordanie.

Khatib et 27 autres dirigeants et participants aux manifestations ont été arrêtés à leur domicile, lors d’incursions de l’armée en pleine nuit début juin. 17 sont toujours détenus. Khatib est accusé d’incitation à la violence.

Prié de s’expliquer sur cette répression, un chef de bataillon a déclaré que des manifestants avaient été photographiés en train de causer des dégâts sur la clôture et avaient fait l’objet d’arrestation. Mais après avoir été interrogée pendant une semaine, l’armée n’a pu donner aucun détail sur les prétendus dommages.

L’un de ces derniers vendredis, les villageois ont eu un impact visible sur la clôture, un drapeau palestinien était resté accroché à des fils barbelés. Une fois les manifestants rentrés chez eux, un soldat l’arracha, s’essuya les mains avec et l’enfouit dans une poche.


Le site du village de Bil’in : Bil’in


(JPG)Richard Boudreaux a été journaliste dans plus de 50 pays comme correspondant, en Amérique latine, en Europe, dans l’ex-Union soviétique et au Moyen-Orient. Son travail lui a valu le prix Maria Moors Cabot de l’université de Columbia et une récompense du Overseas Press Club. Il est diplômé du lycée de Baton Rouge, de l’école Medill de journalisme à l’université Northwestern et de l’école des Affaires internationales de l’université de Columbia. Il vit à Jérusalem avec son épouse, journaliste en retraite.

Son mel : boudreaux@latimes.com

Voir son interview, avec Grand Hyatt, rédacteur en chef du LA Times, du président iranien Mahmoud Ahmadinejad, début octobre 2008 :

- Interview du président iranien Mahmoud Ahmadinejad

Bil’in, Cisjordanie, le 4 novembre 2009 - Los Angeles Times - traduction : JPP