samedi 2 octobre 2010

Un journaliste de Ni’lin « déterminé à filmer »

publié le vendredi 1er octobre 2010
Jody McIntyre

 
Depuis plus de deux ans, la population de Ni’lin, en Cisjordanie occupée, s’est lancée dans une campagne de résistance populaire non violente contre le vol de ses terres par les colonies et le mur israéliens. Hamoudeh Saeed Abd al-Haq Amireh, vingt-sept ans, fait partie de cette résistance. Médecin de formation, et seul soutien de famille chez lui, Amireh est devenu journaliste autodidacte pour couvrir la lutte qui se déroule à Nil’in. Au cours de son travail, Amireh a été arrêté et blessé par les forces israéliennes, la dernière fois à une jambe, le 17 septembre dernier. Jody McIntyre s’entretient avec lui pour The Electronic Intifada.
Jody McIntyre : Parlez-moi de la vie à Nil’in, avant que le mur ne soit monté.
Hamoudeh Amireh : Au début, pour moi, avant le mur, le village était vraiment tranquille ; la population travaillait, même les colons avaient l’habitude d’y venir et d’acheter des choses et de traiter avec les villageois. Personne ne disait rien, ni cherchait à leur nuire ou à leur refuser quoi que ce soit. Puis, les Israéliens ont décidé de construire le mur, et ils ont commencé à hisser des drapeaux israéliens et à nous voler notre terre, alors, dans le village tout a changé : notre sécurité, nos conditions de vies, notre travail, l’enseignement et même notre vie sociale. La population a voulu défendre sa terre, elle n’a pas accepté qu’une armée d’occupation construise un mur sur notre terre. Durant cette période, il y a eu beaucoup d’affrontements. L’armée (israélienne) prenait la terre des familles qui habitaient dans cette zone, et quand les gens osaient résister, elle employait la force brutale en réponse. Beaucoup de gens ont été blessés par l’armée, avec des gaz lacrymogènes, par des balles réelles, ou d’autres en acier enrobées de caoutchouc. Je travaillais alors comme auxiliaire médical. Je suis né et j’ai grandi à Ni’lin, et je connaissais tous ceux qui manifestaient. Alors, vous imaginez, on voit son ami, son voisin ou quelqu’un qu’on aime, blessé, gravement blessé, parce que, pour l’armée israélienne , cela importe peu de vous tirer une balle dans la tête ou ailleurs.
J’aidais aux soins urgences, avec un groupe d’une dizaine de jeunes volontaires. J’avais l’expérience de l’Intifada (la seconde) pendant laquelle j’avais travaillé avec des médecins à Ramallah, je sortais avec les ambulances – nous savions ce qu’on attendait de nous. Nous allions dans des groupes et aidions les gens qui avaient besoin de soutien.
Mais quand les manifestations contre le mur ont commencé, ici à Ni’lin, j’ai vu que nos médias étaient très insuffisants, et donc que personne n’entendrait jamais parler de notre combat. Les familles du village construisaient une résistance forte contre le mur, mais personne n’en saurait rien.
C’est ce vide sur notre mouvement qui m’a fait me décider de quitter le secourisme, pour commencer, à la place, à filmer les manifestations. Je possédais une caméra ordinaire, pas du tout professionnelle, mais j’ai commencé par m’en servir même si je manquais d’expérience, et progressivement j’ai appris de nouvelles méthodes et techniques. Il n’y avait personne ici pour me dire comment il fallait filmer, mais ce qui m’a amené à persévérer, c’est ce besoin que je sentais d’avoir des archives sur les évènements de l’occupation et son impact sur la population et les maisons du village, à partir de ce qui se passait sous mes propres yeux.
Nous avons eu cinq martyrs à Ni’lin depuis le début de notre lutte, et quand le dernier d’entre eux (Yousef Aqil Srour) est mort, j’étais là, caméra à la main. A ce moment, j’ai su que mon devoir était de filmer et d’enregistrer ce qui se passait. Mais je suis aussi un être humain et je connaissais celui qui mourrait devant moi. En fait, je le connaissais personnellement, nous étions très proches. Je me suis senti déchiré, mais je me suis forcé à filmer, pour pouvoir diffuser la scène, de sorte que partout on puisse voir la souffrance que nous endurons ici, aux mains de l’occupation.
Je voulais que les gens voient le tort qu’on nous fait ici, que nous étions en train de résister, dans la non-violence, et que nous n’avions pas d’armes à utiliser contre qui que ce soit. Nous nous servons de moyens pacifiques pour reprendre ce qui est légitimement à nous. Chacun de nos martyrs est mort en protestant dans la non-violence ; sans armes sur lui, et sans utiliser la force. Je pense que c’est le droit de tout être humain. Si ses droits lui sont retirés, il a le droit de lutter pour eux par tous moyens mais malgré cela, nous défendons notre terre pacifiquement, sans agression, contrairement à ce que racontent les rapports de l’armée israélienne.
JM : Quand vous avez commencé le tournage des manifestations, est-ce que l’armée israélienne vous a posé des problèmes ?
HA : Quand j’ai commencé à filmer, je ne savais pas comment l’armée israélienne réagirait, surtout parce que je n’étais rattaché à aucun organe de presse, je filmais à titre individuel. Cela m’a fait peur de m’approcher de trop près des soldats. Les caméras sont des questions sensibles pour l’armée – les soldats n’aiment pas qu’on détruise leur image (positive) aux yeux du monde. Ils veulent passer pour vertueux, comme si c’étaient eux les opprimés, ceux qui à qui ont retirent leurs droits, mais en réalité, cette image est fausse, et maintenant que leurs mensonges sont dénoncés et que les horreurs de l’occupation sont diffusées, le monde commence à s’éveiller sur la réalité de la situation.
Après un certain temps, j’ai vu que pouvais m’approcher plus près des soldats et qu’ils ne pouvaient rien me dire. Le pire qu’ils me disaient c’était « va-t’en ! », alors je me reculais mais seulement un peu, et de là, je continuais à filmer.
A ce propos, il y a deux mois, je me trouvais avec les auxiliaires médicaux pendant l’une des manifestations sur le mur. Je filmais la manifestation et les médicaux donnaient les premiers soins aux personnes blessées, et soudain, des soldats passèrent par la porte dans le mur et se mirent à courir sur nous. Et ils m’ont arrêté ainsi que les jeunes auxiliaires médicaux. Puis, ils nous emmenèrent au bureau de police Binyamin pour interrogatoire. Nous n’avions rien à dire, j’étais caméraman et les autres étaient ambulanciers au Croissant-Rouge. Nous sommes restés là, avec les mains attachées derrière le dos et des bandeaux sur les yeux, de quinze heures environ jusqu’à deux heures du matin. Vers deux heures et demie, après avoir été à nouveau interrogés, ils renvoyèrent quelques-uns des jeunes mais ils m’emmenèrent, ainsi qu’un autre jeune appelé Jihad, à la prison d’Ofra. Là, nous sommes restés du vendredi au dimanche. Le dimanche, ils nous relâchèrent parce qu’ils n’avaient pu trouver aucune charge contre nous. Naturellement, nous n’avions commis aucune faute. Voilà, c’est un autre exemple des tentatives de l’armée et du gouvernement israéliens pour intimider les journalistes palestiniens et les personnels des services d’urgence.
JM : Avez-vous des amis qui ont été arrêtés ou blessés lors des manifestations ?
HA : Bien sûr, et pas seulement des amis, des parents aussi. Deux de mes beaux-frères sont en prison actuellement. Sans raison, simplement parce qu’ils manifestaient contre les forces d’occupation, ou contre « les forces de défense » comme elles aiment être appelées…
Dans le village, tout le monde se connaît et nous sommes tous frères, aussi, quand l’un d’entre nous est blessé, emprisonné ou tué, ça nous faisait mal… une profonde tristesse, quand vous vous pensiez à leur souffrance. Il en va de même pour ceux qui sont blessés ou en ce moment en prison, sans motif – juste parce qu’ils défendent leur terre, qu’ils défendent leur dignité, qu’ils veulent vivre comme les autres peuples du monde. Et nous nous demandons, pourquoi devons-nous vivre cela ?
Moi-même, en tant que journaliste, j’ai été emprisonné et j’ai vu par quelles souffrances devaient passer les prisonniers. Les soldats vous font sentir que vous n’êtes qu’un individu sans valeur, sans droits, sans aucun but… comme si vous n’étiez pas un être humain. Et ils vous font ressentir tout cela, intentionnellement.
JM : Après toutes ces souffrances et ces injustices, n’y a-t-il jamais eu un moment où vous avez eu envie de poser votre caméra et de renoncer ?
HA : Non, pas une seule fois. Au contraire, à chaque fois que je vois les actes des forces d’occupation israéliennes, cela me rend encore plus déterminé à filmer. Après avoir été emprisonné parce que je filmais les manifestations, j’aurais pu prendre la décision d’arrêter, ou être pris par la peur. Mais j’ai été déterminé à poursuivre, pour montrer au monde exactement ce qui se passe ici, à Ni’lin.
JM : Après la perte des cinq martyrs, la première année de résistance de Ni’lin contre le mur, comment avez-vous pu garder la force de retourner et de manifester, encore et encore ?
HA : L’armée israélienne veut nous faire croire que si nous allons manifester contre le mur, nous avons une grande chance d’être blessé ou de nous faire tuer, mais je n’ai jamais penser à cela. Si je suis tué, alors ce sera pour une cause en laquelle je crois : c’est ma terre et je la défends. Depuis le début, je sais que ceci aura un prix, mais quel qu’il soit – mort, souffrance – je dois défendre ma terre.
JM : Dans le cadre de sa campagne pour écraser la résistance à Nil’in, l’armée israélienne a imposé un couvre-feu sur le village. Comment la population réagit-elle ?
HA : Personne ne respecte le couvre-feu. L’armé impose ce couvre-feu pour empêcher les gens de se rendre sur le mur durant les travaux de sa construction, mais elle a complètement raté son coup.
JM : Pendant que vous travailliez avec les ambulances à Ramallah, pendant la Seconde Intifada, quelle est la chose la plus difficile que vous ayez vue ?
HA : Un jour, l’armée est entrée brusquement dans la ville, avec l’intention d’arrêter un jeune homme. Les jeeps sont arrivées et les soldats ont commencé à tirer, au hasard. Un garçon marchait dans la rue et l’armée lui a tiré dans le bas du corps. Il a été tout déchiqueté… il restait seulement des morceaux de chair qui pendaient. Les autres gars qui étaient là ne pouvaient l’aider, ni même s’approcher parce que s’ils essayaient, ils se faisaient abattre à leur tour. J’étais dans une ambulance avec le chauffeur et un autre paramédical, et on nous a dit ce qui s’était passé, nous sommes allés sur place. Le garçon perdait beaucoup de sang et il était inconscient, aussi nous l’avons porté dans l’ambulance. Il y avait du sang partout.
Ce fut très dur pour moi, parce que j’avais vu que personne ne s’était demandé comment un enfant pouvait se trouver dans la rue, sans sa mère ou son père, que quelqu’un était arrivé et simplement l’avait abattu, lui avait pris sa vie sans qu’il n’y ait personne pour le défendre. J’ai vu que nous, le peuple palestinien, nous n’avions personne pour nous défendre. L’occupant arrive, il prend, il détruit et vole notre terre, sans que quiconque dans le monde n’élève la voix et dise qu’il n’en a pas le droit. Même maintenant, je le vois souvent, et je sens que dans le monde, nous sommes réellement seuls, et qu’il n’y a personne pour nous défendre, sauf Dieu. C’est cela le plus dur que j’ai vu pendant que je travaillais avec les services médicaux à Ramallah.
JM : Comment voyez-vous la résistance populaire ici, comparée à d’autres secteurs ?
HA : Même les forces d’occupation savent qu’ici, c’est différent. Elles savent qu’à Ni’lin, la population ne vient pas juste pour être photographiée, ou glaner des informations. Notre résistance n’est pas un jeu ni un spectacle, et le résultat de tout ceci, ce sont nos cinq martyrs.
En outre, Ni’lin est le seul endroit en Cisjordanie, en dehors des grandes villes, où l’occupant a été contraint de construire un mur en béton pour voler notre terre. Dans d’autres régions, le mur consiste en une clôture et des barbelés, c’est ce qu’ils avaient d’abord fait ici aussi, mais ça n’a pas marché. Ils n’ont pas pu empêcher les jeunes de les démolir, encore et encore, alors par la suite, ils ont été obligés de construire un énorme mur en béton. Ils réservent le béton pour les secteurs où la résistance est la plus forte.
JM : Comment voyez-vous l’avenir de Ni’lin ?
HA : L’avenir, comme nous l’espérons, verra le mur d’ici abattu comme le fut celui de Berlin, et la population du village atteindra son objectif qui est de mettre fin à l’occupation de notre terre.
JM : Si vous pouviez envoyer un message au monde, quel serait-il ?
HA : Mon message au monde, c’est pour qu’il regarde vraiment ce qui se passe en Palestine ; nous sommes occupés, nous n’avons pas de pays, nous n’avons pas de frontières, mais ce qui est sûr, c’est que nous avons le droit de vivre comme aiment vivre les gens partout ailleurs dans le monde. Tous les autres pays du monde doivent punir Israël pour ses crimes, ils doivent imposer le droit international et faire cesser l’occupation, d’une manière à ne nuire à personne. Nous ne rejetons pas le peuple juif, mais nous combattons l’Etat israélien parce qu’il vole notre terre et notre pays.
Jody McIntyre est journaliste au Royaume-Uni. Il écrit sur un blog : Life on Wheels, que l’on trouve à l’adresse : jodymcintyre.wordpress.com. Il peut être joint par courriel : jody.mcintyre@gmail.com
http://electronicintifada.net/v2/article11543.shtml traduction : JPP pour l’AFPS
Jody McIntyre est journaliste au Royaume-Uni. Il écrit sur un blog : Life on Wheels, que l’on trouve à l’adresse : jodymcintyre.wordpress.com. Il peut être joint par courriel : jody.mcintyre@gmail.com
traduction : JPP pour l’AFPS
publié par The Electronic Intifada – 30 septembre 2010