samedi 13 mars 2010

Merci, Eli Yishai, pour avoir dénoncé cette mascarade de processus de paix

publié le vendredi 12 mars 2010
Gideon Levy

 
Merci, Yishai, pour avoir dit la vérité. Merci pour avoir arraché leurs déguisements à ces fêtards de l’immense mascarade qui se déroulait au nom du processus de paix, auquel personne ne pensait ni ne croyait.
Voilà une autre personne à qui on peut tout reprocher : Eli Yishai. Après tout, Benjamin Netanyahu l’avait tant voulu, Ehud Barak avait tant insisté, Shimon Peres avait tant usé de son influence – et puis arrive le ministre de l’Intérieur et tout est gâché.
Nous y étions, à deux doigts (presque) d’un nouveau bouleversement historique. Les négociations de proximité avec les Palestiniens étaient dans l’air, la paix frappait à notre porte, l’occupation arrivait à son terme – et puis, un coquin du Shas, qui ne connaît rien au timing ni à la diplomatie, la ramène et tout se mélange, proximité et paix.
Le gredin débarque en pleine séance de sourires et d’accolades avec le vice-président des Etats-Unis, et il casse la fête. Les sourires éclatants de Joe Biden se figent brusquement, la grande amitié est sur le point de se briser, et même le dîner avec le Premier ministre et son épouse manque d’être annulé, et avec lui, tout le « processus de paix ». Et tout cela, à cause de Yishai.
Bon, ce que le ministre de l’Intérieur a fait mérite nos remerciements, modestes. L’action fut parfaite. Le moment de son arrivée, dont tout le monde se plaint, fut génial. C’était tout à fait le bon moment pour appeler un chat un chat. Comme toujours, on a besoin de Yishai (et, occasionnellement, d’Avigdor Lieberman) pour montrer notre vrai visage, sans masque ni mensonge, et jouer l’enfant terrible qui s’écrie, l’Empereur est nu ! (conte de Hans Christian Andersen).
En effet, l’empereur ne porte aucun vêtement. Merci, Yishai, pour avoir dit la vérité. Merci pour avoir arraché leurs déguisements à ces fêtards de l’immense mascarade qui se déroulait au nom du processus de paix, auquel personne ne pensait ni ne croyait.
Que voulons-nous de Yishai ? Savoir quand la commission d’urbanisme de Jérusalem va se réunir ? Reporter sa réunion de deux semaines ? Pour quoi faire ? Le Premier ministre n’a-t-il pas annoncé à Israël, au monde, et aux Etats-Unis, dans ce qui était vu sur le moment comme une énorme victoire israélienne, que le gel des constructions dans les colonies ne concernerait pas Jérusalem ? Alors, pourquoi blâmer ce modeste fonctionnaire, ministre de l’Intérieur, qui a appliqué cette politique ?
Quel est le problème ? 1 600 appartements de plus pour les juifs ultraorthodoxes sur un territoire occupé, volé ? Benjamin Netanyahu l’a promis, sous d’autres applaudissements victorieux, Jérusalem ne sera jamais divisée. Dans ce cas, pourquoi ne pas y construire ? Les Américains ont tout accepté, alors ils n’ont aucune raison de faire croire qu’ils se sentent insultés.
Le ministre de l’Intérieur n’a pas à s’excuser pour le « désarroi » qu’il a provoqué, il doit en être fier. Il est le vrai visage du gouvernement. Qui sait, peut-être que grâce à lui, l’Amérique va finir par comprendre que rien ne sera possible sans qu’elle exerce une véritable pression sur Israël.
Qu’aurions-nous fait sans Yishai ? Biden aurait quitté Israël, propulsé par la dynamique du succès. Netanyahu se serait vanté d’une étroite amitié relancée. Quelques semaines plus tard, les négociations indirectes auraient commencé. L’Europe aurait applaudi, et Barack Obama, le président des grandes promesses, aurait même eu un moment, loin des problèmes de santé publique de son pays, pour rencontrer Netanyahu. George Mitchell, qui a déjà remporté quelques succès diplomatiques par ici, aurait fait la navette entre Ramallah et Jérusalem, et peut-être que Netanyahu aurait rencontré finalement Mahmoud Abbas. Face à face. Alors, tout aurait été réglé.
Sans condition préalable, bien sûr sans condition préalable, Israël aurait continué pendant ce temps de construire dans les territoires – non pas 1 600 mais 16 000 logements supplémentaires. Les FDI auraient continué d’arrêter, d’emprisonner, d’humilier et d’affamer – tout cela sous les auspices des pourparlers de paix, naturellement. Jérusalem pour toujours. Le droit au retour, hors de question, et le Hamas, aussi. Et direction, la paix !
Les mois se seraient écoulés, les discussions auraient « progressé », avec de nombreuses opérations photos et, de temps en temps, une mini-crise qui éclaterait – à cause de ces Palestiniens qui ne veulent ni paix ni Etat. Et tout au bout, il y aurait un nouveau projet, avec un nouveau calendrier, que personne n’aurait l’intention de suivre.
Tout était si prêt, si mûr, jusqu’à ce que ce gredin d’Yishai se pointe et, d’un seul coup de pied, envoie tout dans le néant. C’est un peu gênant, mais pas si terrible. Après tout, le temps guérit toutes les blessures. Les Américains oublieront vite, les Palestiniens n’auront pas le choix, et une fois encore, tout le monde se tiendra debout, cérémonieusement, à la tribune et le processus sera « relancé » une fois de plus – malgré tout ce que le seul ennemi de la paix dans la région, Eli Yishai, aura pu faire pour nous.