jeudi 27 janvier 2011

Dangereuse démocratie

Par Christian Merville | 27/01/2011
Le point Il faut lire les documents divulgués ces derniers temps pour comprendre la raison de l'échec des pourparlers palestino-israéliens. Les rapports et les commentaires les accompagnant révèlent de la plus cruelle des façons d'un côté une totale incapacité à s'engager, d'un autre côté un souverain mépris pour l'interlocuteur, de la part des Américains, enfin une consternante inconsistance dans les propositions avancées, d'ailleurs susceptibles de changement suivant l'humeur du moment. Ces révélations démontrent aussi, si besoin est, l'étendue des concessions que les représentants de l'Autorité sont prêts à faire, la gloutonnerie de la partie adverse et le peu de cas que font les émissaires de Washington des bien timides doléances arabes.
Octobre 2009 : George Mitchell, envoyé spécial de Barck Obama, et Saëb Erakat, le principal négociateur palestinien, se retrouvent dans la capitale US. Ce dernier se plaint de ne se voir proposer rien de concret, « même pas, dit-il, une feuille de vigne ». Il ajoute : « Dix-neuf ans de promesses et aucune décision à ce jour sur le sort que vous nous réservez. Nous avons honoré nos obligations. Les mesures de sécurité édictées font l'admiration même de Yuval Diskin (chef du Shabak, les services de sécurité internes). En échange, ils ne veulent même pas nous accorder un gel de six mois des implantations. » Puis, ce triste constat : « Nous, c'est donné. Eux, ce qui les intéresse c'est le PR, l'information rapide. » Enfin, ce cri du cœur : « De quelle utilité puis-je être si je suis la risée du monde entier ? » Voilà, résumé en quelques phrases brèves, le triste sort d'un processus aujourd'hui considéré par tous comme mort et enterré.
Que nul ne songe à jeter la pierre à une seule partie. Tous fautifs, tous irresponsables. Un exemple : en juin 2007, nous sommes à la veille du coup de force, les 12 et 13 du mois, qui va permettre au Hamas de prendre le contrôle de Gaza. Diskin rencontre l'ambassadeur américain, Richard Speaking. Que dit l'homme le mieux informé de l'État hébreu à son interlocuteur ? Que le Hamas n'est pas en mesure, alors, de détruire complètement le Fateh, le premier ayant pour lui, certes, la qualité, mais le second disposant du nombre et, plus important, ayant « une manière désordonnée de combattre qui lui assure l'avantage ». Jugement du même homme : il n'existe pas de réel leadership palestinien, Mohammad Dahlan régnant sans partage sur la rive occidentale du Jourdain (la Cisjordanie) et Mohammad Dahlan étant la figure dominante dans la bande de Gaza. Ce qu'on ignorait à l'époque, c'est que celui-ci, responsable de la sécurité au sein de l'Autorité, demandait aux Israéliens de déclencher, pour le compte des siens, des raids sur l'enclave. Rappelez-vous le président yéménite Ali Abdallah Saleh suggérant aux États-Unis de pilonner les positions tenues par les rebelles houtis, « et nous dirons que c'est notre aviation qui l'a fait ».
Passons sur l'accueil réservé par Ahmad Qoreih à la secrétaire d'État Condoleezza Rice (« La région revit quand vous êtes là ») ou sur la confidence faite à Tzipi Livni (« Je voterai pour vous », s'attirant cette réponse : « Vous n'avez pas d'autre choix »). Passons aussi sur Mahmoud Abbas, tancé en juin 2005 par Ariel Sharon, alors Premier ministre, pour son incapacité à détruire « l'infrastructure terroriste », et voyant dans cette remontrance « une marque de l'amitié qui nous unit ». Passons encore sur le honteux marchandage à propos du droit au retour des Palestiniens : 10 000 par an sur une période de dix ans, comme le voulaient Abou Mazen et ses compagnons, 5 000 sur cinq ans, comme le proposaient les Israéliens.
Ce que l'on retiendra de tout ce déplorable bazarlik, c'est qu'il n'existe rien de commun entre ce qui se dit derrière quatre murs et ce que l'on proclame à la face du monde. Mais aussi, maintenant que la rue arabe, suivant en cela l'exemple du précoce printemps de Tunis, commence à bouger, que le bon vieux chantage : « C'est moi ou la déferlante islamiste assurée » n'effraie plus autant les grandes capitales. Il peut exister des révolutions qui ne porteront pas nécessairement au pouvoir des extrémistes.
Reste ce rappel, que l'on entend de plus en plus souvent ces temps-ci dans la capitale fédérale, répercuté par un politologue US, Robert Kaplan, dans un récent article du New York Times : ce ne sont pas des démocrates qui ont conclu la paix avec Israël, écrit-il, mais des autocrates, qui peuvent sans risques faire des concessions. Il ajoute, comme en reproche : « C'est la démocratie qui a porté le Hamas au pouvoir à Gaza. »
Plutôt rassurant pour les régimes. Et inquiétant pour leurs éventuels tombeurs.
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