mardi 29 mars 2011

Israël pourrait avoir gaspillé sa dernière occasion de faire la paix

publié le lundi 28 mars 2011
Patrick Cockburn

 
Aucun signe ne montre que les dirigeants israéliens aient beaucoup d’idées sur la façon de s’en sortir avec les courants politiques bouillonnants qui remodèlent la région dans laquelle ils vivent. ... La confrontation pour Israël reste le moyen pour ramener la région au conflit et à la guerre.
L’attentat sur le bus à Jérusalem, cette semaine, a tué une femme et blessé 24 personnes. Le nombre des victimes n’est pas élevé comparé aux attentats similaires dans la ville au cours de ces vingt dernières années. J’ai habité rue de Jaffa pendant quatre ans au milieu des années quatre-vingt-dix, au moment où les attentats contre les bus étaient fréquents. A chaque fois, je sortais regarder les carcasses fumantes du dernier bus touché, avec ses pans de carrosserie à moitié arrachés par la force de l’explosion.
Ce dernier attentat a plus d’impact que les précédents parce ce que c’est le premier à Jérusalem depuis sept ans. Il se produit juste au moment d’un développement de la violence entre les Israéliens et les Palestiniens en Cisjordanie, dans et autour de la bande de Gaza. Rien de cela n’aurait de graves répercussions si ces incidents n’avaient lieu à un moment où le paysage politique dans le monde arabe est en train de se transformer de façon radicale à un niveau jamais atteint depuis un demi-siècle.
Supposons que les insurrections à travers le Moyen-Orient se soient produites il y a cinq ans : Israël n’aurait pu être sûr de l’inaction des dirigeants arabes quand il a lancé ses deux guerres locales. Les bombardements et l’invasion terrestre du Liban par Israël en 2006 ont provoqué une réaction furieuse dans les peuples de la région. Mais cela ne pouvait guère avoir d’importance puisque les pays voisins d’Israël se trouvaient aux mains de rois et présidents qui espéraient secrètement que le Hezbollah au Liban serait anéanti ou paralysé.
La même chose s’est produite pour l’opération « Plomb durci » en 2008/2009 quand Israël a déclenché trois semaines de bombardements aériens et terrestres de la bande de Gaza, tuant au moins 1200 Palestiniens. Treize Israéliens sont morts durant ce conflit [1]. Tout au long de l’opération, le président égyptien Hosni Moubrak a coopéré avec Israël, isolant la bande de Gaza du monde extérieur. Le coût politique pour Israël et les États-Unis n’a pas été élevé parce que la condamnation qui a monté de la « rue arabe » - expression condescendante et dédaigneuse qui contient tout le mépris des médias pour l’opinion arabe – ne comptait pas.
Cela ne va pas se répéter tout à fait de la même manière. Pas étonnant que l’establishment israélien ait été horrifié de voir Moubarak petit à petit chassé du pouvoir. Les dirigeants israéliens ont critiqué Barack Obama pour ne pas soutenir de façon plus efficace le dirigeant égyptien. L’Égypte ne va pas abroger son traité de paix avec Israël, mais elle est susceptible de réagir avec plus de force que dans le passé aux actions israéliennes que désapprouve l’Égyptien moyen.
Les spéculations politiques passées sur l’issue des actions israéliennes au Moyen-Orient ont toutes été revues au cours des trois derniers mois. Des États comme l’Égypte ne seront plus politiquement neutres parce qu’étant sous le contrôle de dirigeants décrépis et impopulaires qui ne s’opposaient jamais à la volonté américaine. Cela dit, le degré dans ce changement reste incertain. Les élites qui se sont débarrassées de Ben Ali en Tunisie, et de Moubarak en Égypte, et peut-être dans les prochaines semaines, d’Ali Abdullah Saleh au Yémen, se comportent de façon à être sûres que ces insurrections ne se transforment pas en véritables révolutions.
Les États-Unis ont pour une grande part le même objectif. Mais il n’est pas certain qu’ils puissent l’atteindre si, dans le futur, leur tolérance à l’égard de la colonisation israélienne de la Cisjordanie reste automatique. Cela vient heurter le fait qu’en Turquie, en Égypte et au Pakistan – trois pays musulmans qui, avec l’Arabie saoudite, comptent le plus pour les USA -, une moyenne de 17 % des gens voient la politique US d’un bon oeil selon un sondage réalisé par le Pew Research Center (think tank américain).
La démocratisation au Moyen-Orient s’est toujours orientée vers des gouvernements dont ne voulaient ni les États-Unis ni Israël. Sous George W. Bush, les néoconservateurs ont évité le problème en s’auto-aveuglant. Ils se sont imaginé qu’une élection en Irak allait leur donner un gouvernement à leur convenance. Lors d’un sondage en 2005, il a été révélé qu’une majorité des partis chiites religieux avaient des liens avec l’Iran.
Un an plus tard, une élection législative, minutieusement contrôlée, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, a choqué Washington, élection où le Hamas a gagné la majorité au détriment du Fatah, jusqu’alors porte-parole politique corrompu et sans efficacité des Palestiniens. En Turquie, les élections successives ont vu le parti islamique modéré AKP écarter l’armée, un parti qui avait organisé quatre coups d’État au cours de la seconde moitié du XXe siècle et qui devenait la source suprême de l’autorité de l’État.
Les Palestiniens aussi seront touchés par le réveil arabe. Yasser Arafat n’a jamais pu créer plus que ce qui équivaut à un bantoustan palestinien, dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, à la suite des Accords d’Oslo, à cause d’une pression israélienne sans relâche, du développement des colonies et de son isolement international. Mais aussi parce que le quasi-État qu’il avait créé était à l’image des États du monde arabe. Il y a existé une élite cupide et corrompue, un système surgonflé de copinage, et des services de sécurité brutaux qui imposaient l’allégeance à son gouvernement. Un moment, il y a eu 70 000 hommes sous les armes, et qui se sont révélés incapables de défendre le territoire contre les incursions israéliennes.
Comment tout cela va-t-il affecter Israël ? Au début, peut-être pas vraiment : beaucoup d’États arabes n’en sont qu’au premier stade de leur transformation vers la démocratie. L’Égypte peut se trouver accaparée par des combats internes au cours de ces prochaines années. Mais à plus long terme, il apparaitra plus nettement qu’Israël pourrait avoir laissé passer sa meilleure chance d’arriver à un accord avec les Palestiniens de toutes ces décennies depuis le traité de paix avec l’Égypte en 1979. A la place, Israël a préféré utiliser cette période, où il n’était plus confronté à une menace militaire de l’Égypte, pour envahir le Liban où il a fait une tentative de domination qui se voulait étalée dans le temps mais qui a échoué. Les insurrections actuelles sont essentiellement laïques, ce qui semble couper l’herbe sous les pieds du Hamas. Mais il se pourrait que ce ne soit pas totalement à l’avantage d’Israël, car l’existence du Hamas et du Hezbollah lui permet de diaboliser facilement la résistance palestinienne à son occupation. Les Israéliens soupçonnent aussi que des partis comme les Frères musulmans en Égypte ne vont pas nécessairement s’affaiblir, car leurs dirigeants jouent un jeu plus subtil en s’alliant à des organisations laïques.
L’attentat de Jérusalem et les violences accrues dans la bande de Gaza ne vont pas, en tant que tels, provoquer une nouvelle crise, mais ils sont un rappel que le combat israélo-palestinien reste au centre de la politique au Moyen-Orient. Jusqu’à présent, aucun signe ne montre que les dirigeants israéliens aient beaucoup d’idées sur la façon de s’en sortir avec les courants politiques bouillonnants qui remodèlent la région dans laquelle ils vivent. Au milieu de tout cet optimisme devant cette propagation de la démocratie, la confrontation pour Israël reste le moyen pour ramener la région au conflit et à la guerre.
[1] neuf soldats, dont quatre tués par des balles israéliennes, et quatre civils – ndt
Patrick Cockburn est l’auteur de "Muqtada Al-Sadr, le rétablissement chiite, et le combat pour l’Iraq"
publié par Counterpunch
traduction : JPP pour l’AFPS
édition 25/27 mars 2011