lundi 24 mai 2010

Le boycott économique palestinien frappe les colons israéliens

IPS : Mel Frykberg (+ précisions du Washington Post) 
publié le dimanche 23 mai 2010.
Traduction : M.C.

RAMALLAH, 20 mai 2010, IPS — Les colons israéliens commencent à souffrir des effets de la campagne de boycott économique lancée par l’Autorité Palestinienne (AP) contre les marchandises produites dans les colonies israéliennes illégales dont est parsemée la Cisjordanie occupée. "C’est du terrorisme économique", s’est plaint le Yesha Council (YC), puissante organisation qui regroupe les conseils municipaux de nombreuses colonies juives en Cisjordanie.
Le boycott coïncide avec la 62ème année de la Nakba, ou ’catastrophe’, qui a vu les Palestiniens fuir ou être expulsés de leurs maisons par les Israéliens à la création de l’état juif en 1948. Pour les Palestiniens, ce boycott pourrait bien être enfin la bonne méthode. Depuis plus de 40 ans qu’ils essaient de mettre fin à l’occupation israélienne et d’accéder au statut d’état, ni le terrorisme international ni presque deux décennies de négociations et deux grandes vagues de révolte de masse n’ont donné de résultats mesurables permettant de se rapprocher de ces objectifs. Les Palestiniens, qui estiment que pour au moins $200 millions de produits des colonies sont vendus chaque année en Cisjordanie, voient dans la réussite de leur boycott la preuve qu’une campagne axée sur une forme de protestation pacifique plutôt que sur la lutte violente, pourrait enfin donner des résultats.

Ce mouvement a pris naissance au niveau populaire mais est de plus en plus largement adopté par les dirigeants palestiniens. De hauts fonctionnaires participent aux manifestations anti-colonies menées par les militants locaux pour tenter d’isoler Israël au plan mondial, en gros sur le modèle de la lutte anti-apartheid d’Afrique du Sud. Plusieurs sociétés internationales boycottent déjà les produits des colonies illégales, qui sont souvent vendus à l’étranger sous l’étiquette mensongère "Made in Israël".

Lundi, une nouvelle loi du président de l’AP Mahmoud Abbas a interdit les produits des colonies dans les zones contrôlées par l’AP. La loi d’Abbas stipule que toute personne commercialisant des marchandises produites dans les colonies sera emprisonnée 2 à 5 ans et condamnée à une amende pouvant atteindre $15 000. Les importateurs de produits des colonies dans les territoires palestiniens risquent 3 à 6 ans, une amende allant jusqu’à $3 000, et des confiscations de permis et véhicules.

Mardi, le premier ministre de l’AP Salam Fayyad a lancé une campagne officielle appelée "maison par maison" pour débarrasser les maisons et magasins palestiniens de ces marchandises. Les maires de l’AP font du porte-à-porte pour sensibiliser la population. Et quelque 3 000 bénévoles, pour la plupart étudiants, se sont déployés dans toute la Cisjordanie pour distribuer dans plus de 400 000 foyers palestiniens une brochure où sont listés 500 produits que doivent s’abstenir d’acheter les consommateurs cisjordaniens —conserves, épices, lait, jus de fruit, chips, huile d’olive, ameublement, matériel électronique et cosmétiques. Elle contient la description, la marque et la photo de ces marchandises produites en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et sur les Hauteurs du Golan, et elle expose les dommages causés à l’économie palestinienne, à l’environnement et à la santé. Les volontaires font également signer l’Engagement Karama, par lequel on s’engage à ne pas acheter de produits des colonies. Ils apposent enfin sur la porte des gens qui le veulent un sticker disant : "J’ai la conscience claire, je n’ai pas de produits des colonies chez moi". Des volontaires, a indiqué le sous-ministre de l’économie Abdel Hafez Nofal, iront ensuite dans les écoles et les mosquées.

La police de l’AP a intercepté de nombreux camions transportant des produits des colonies, arrêté les chauffeurs et détruit la marchandise. Jusqu’à présent, pour cinq millions de dollars de marchandises ont été confisquées et détruites.

C’est un Yesha Council indigné qui a appelé le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à ne pas engager de négociations de proximité avec les Palestiniens, qui devraient débuter dans un proche avenir, peu de temps après l’arrivée dans la région de l’envoyé américain au Moyen-Orient George Mitchell. Le YC exige en outre qu’Israël ferme ses ports aux marchandises palestiniennes et que le gouvernement israélien compense les pertes financières que subissent les colons en gelant en leur faveur le produit des taxes palestiniennes qui, normalement, revient à l’AP et est transféré par Israël au gouvernement de Ramallah.

Selon le Washington Post de dimanche, au moins 17 entreprises de la colonie israélienne de Ma’aleh Adumim ont fermé depuis le début du boycott de l’AP, il y a quelques mois. Avi Elkayam, porte-parole de 300 propriétaires d’usines, a déclaré que la zone industrielle de Mishor Adumim se trouve confrontée à "une situation insoutenable". En plus du boycott, a-t-il ajouté, les usines ont été durement frappées par une décision de justice israélienne qui les oblige à payer le salaire minimum [légal] aux Palestiniens qui travaillent dans la zone industrielle ; il veut qu’Israël offre aux propriétaires des réductions d’impôts ou une autre forme de compensation, "sinon ce sera trop tard, tout le monde fermera."

Une usine de taille de pierres a fermé en mai parce que les inspecteurs palestiniens interceptent régulièrement les camions d’approvisionnement, a encore ajouté Elkayam. Beaucoup des carrières de pierres de Cisjordanie sont dépouillées par des sociétés israéliennes de leurs pierres et déblais, qui sont ensuite transportés en Israël où ils se vendent en raison d’une pénurie de matériaux de construction. Les Palestiniens ne sont pas indemnisés.

Israël a construit des dizaines de colonies pour ½ million d’Israéliens en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, sur des terres dont il s’est emparé lors de la guerre de 1967 et que les Palestiniens revendiquent pour leur [futur] état. Les colonies d’Israël sont illégales au regard du droit international et de diverses résolutions de l’ONU. Les colons exproprient non seulement des terres palestiniennes mais aussi d’autres ressources naturelles de la Cisjordanie, dont l’eau. Les colonies israéliennes déversent également leurs eaux usées non traitées dans les sources et les rivières, et les entreprises et usines qu’elles ont en Cisjordanie ne paient aucune taxe à l’AP.

Sous couvert d’anonymat, un diplomate occidental s’est dit préoccupé par une autre loi de l’AP interdisant de travailler dans les colonies aux ouvriers palestiniens, qui s’y embauchent en raison du taux de chômage élevé de Cisjordanie : selon lui, cette loi pourrait se retourner contre les Palestiniens, qui en seraient alors les principales victimes : "Tous ces efforts sont vus par les Israéliens comme une tentative palestinienne d’isoler Israël. On peut se demander s’ils seront efficaces ou s’ils pousseront le gouvernement israélien à plus de mauvaise volonté". Reste à voir si l’AP réussira à appliquer cette loi et si des compensations financières seront accordées aux milliers de travailleurs qui grossiront les rangs des chômeurs.

Fayyad reste cependant catégorique : "Nous nous sommes définitivement engagés sur le chemin de la résistance non-violente et de la rébellion à l’entreprise de colonisation ; nous exprimons avec force notre droit au boycott, et je crois que ça marche", a dit Fayyad au Washington Post. "Nous continuerons de plus belle." Le gouvernement espère que le boycott accroîtra la demande de produits palestiniens et générera ainsi de nouveaux emplois.

En outre, Fayyad travaille à l’instauration d’un état palestinien indépendant en construisant des institutions pour cet état et en faisant du lobbying pour s’attirer le soutien international. Si le commerce des produits des colonies est théoriquement illégal depuis 2005, ce n’est qu’au début de cette année que Fayyad a réussi à en imposer l’interdiction. Son espoir est que le boycott poussera la communauté internationale à se prononcer plus fermement contre les colonies, ce qui aidera à libérer l’économie palestinienne de sa dépendance par rapport à Israël.

Quant à lui, le gouvernement israélien a condamné le boycott et l’a même qualifié de violation de l’accord de Paris qui régit les échanges économiques entre Israël et les territoires palestiniens occupés.

Toutefois, Samir Awad, de l’université de Bir Zeit, conteste ce point :"Les colonies sont illégales au regard du droit international et ne sont pas reconnues comme faisant partie d’Israël. En conséquence, ce que produisent les colonies est illégal, et même travailler dans les colonies est illégal". De plus, a dit le porte-parole du gouvernement palestinien Ghassan Khatib, l’accord ne couvre pas les colonies. "Le boycott est le strict minimum que puisse faire l’AP pour contrer les colonies. C’est un tout petit pas dans la bonne direction sur un très long chemin. Je ne peux en déterminer exactement l’efficacité à long terme, mais même une petite action est mieux que pas d’action du tout, a dit Awad à IPS.

Le boycott, ainsi que l’interdiction de travailler dans les colonies qui va entrer en vigueur, a déjà conduit des membres du gouvernement israélien à s’interroger publiquement sur les motivations de leurs homologues palestiniens : "Sont-ils pour le partenariat ou la lutte ?", a demandé lundi l’adjoint au premier ministre Dan Meridor lors d’une conférence de presse. Alors qu’Israël essaie d’assurer un emploi aux Palestiniens, a-t-il ajouté, les dirigeants palestiniens "essaient de faire monter le chômage en les empêchant de travailler".

Si le gouvernement israélien dit trouver le boycott contreproductif en ces temps où l’on tente d’arriver à un accord de paix, il n’a pas formulé de menaces de représailles. Pour Israël, la valeur des produits des colonies vendus sur le marché palestinien ne constitue qu’une petite fraction de ses $200 milliards de PNB. Cependant, le gouvernement craint que la campagne n’évolue en un boycott plus large de toutes les marchandises israéliennes. En plus de forcer les usines des colonies de Cisjordanie à fermer ou à se relocaliser en Israël, la campagne dissuade d’autres entreprises israéliennes de s’implanter dans les zones industrielles de Cisjordanie. Ces zones ont été à l’origine créées pour être plus proches des travailleurs palestiniens, dont beaucoup n’arrivent pas à obtenir le permis de travailler en Israël-même.

Parallèlement, la campagne BDS contre Israël continue à se développer de façon incrémentielle. Et le chanteur et musicien britannique Elvis Costello, en annonçant qu’il se retirait de plusieurs concerts qu’il devait donner en Israël en juin, a évoqué "…l’intimidation, l’humiliation ou bien pire à l’encontre des civils palestiniens au nom de la sécurité nationale [d’Israël]".

NDT : "Le boycott économique palestinien frappe les colons israéliens" est fortement inspiré d’articles récents du Washington Post : - "Les Palestiniens se tournent vers le boycott d’Israël en Cisjordanie", (http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2010/05/15/AR2010051501492.html) par Janine Zacharia
- "Les Palestiniens intensifient le boycott des produits des colonies" (http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2010/05/18/AR2010051801091.html?waporef=obinsite) par Mohammed Daraghmeh, Associated Press

http://www.ipsnews.net/news.asp?idnews=51511
http://www.protection-palestine.org/spip.php?article8860