dimanche 3 janvier 2010

Que s’est-il passé après Gaza ?

publié le samedi 2 janvier 2010
Véronique de Keyser, députée européenne (PS) :
« Il ne s’est rien passé à Gaza. Il ne s’est rien passé. »

Il ne s’est rien passé à Gaza. Il ne s’est rien passé. C’est ce que distillait le leitmotiv lancinant de Marguerite Duras à propos d’Hiroshima. Toute tragédie qui n’est pas protégée par un bouclier historique est vulnérable à la manipulation. Il y a un an l’offensive « Plomb durci » faisait 1.417 morts d’un côté – dont 926 civils incluant près de 400 enfants – et dix soldats plus trois civils de l’autre. Et le langage politiquement correct va très vite transformer cette boucherie en une réaction disproportionnée.

Dénoncer ces faits aujourd’hui, c’est au mieux se faire taxer de propagande, au pire d’antisémitisme. Car alors que rien n’a changé depuis l’offensive militaire, ni le blocus, ni la misère, ni les destructions, ni l’économie des tunnels, ni le contrôle du Hamas sur Gaza, alors que ces morts ont été massacrés en vain, l’heure est plutôt à l’apaisement. Surtout ne pas réveiller la colère de l’immigration musulmane dans nos pays, ne pas susciter de dérapages antisémites, éviter l’ire de milieux intégristes des deux bords, surtout pas de casse. On lisse le message et on attend Obama comme on attend sœur Anne. C’est-à-dire en vain.

Il y a un an, avec quelques députés européens, je réussissais à pénétrer à Gaza pendant l’intervention militaire et à y rencontrer des responsables de l’UNRWA, l’agence onusienne aux réfugiés. Les locaux de l’UNRWA avaient été bombardés, une école qui servait de refuge à la population également et le choix de ces cibles civiles avait bouleversé le monde entier. C’est sous les bombes que nous avons quitté Gaza, emportant pour toujours les visages affolés des enfants, avec la mauvaise conscience des survivants. Libres ! Aujourd’hui encore je porte ce privilège – la liberté – comme un deuil. Et comme une responsabilité : combattre le déni. Oui, il y a eu crimes et massacre à Gaza. Et le blocus qui perdure bafoue le droit international. Mais je ne suis pas seule à traquer les assauts de l’oubli : un bouclier de vérité se met en place.

Il y a d’abord eu le rapport du Juge Goldstone. Ce magistrat sud- africain a, à la demande de l’ONU, diligenté une enquête sur l’offensive de Gaza. Il y dénonce des crimes assimilables à des crimes contre l’humanité. Si les agissements du Hamas, comme ceux du Fatah sont sévèrement critiqués dans le document, c’est le gouvernement israélien qui essuie les reproches les plus lourds. Goldstone demande que les parties nommées initient des enquêtes indépendantes sur les faits répertoriés. Israël, à ce jour, s’est borné à des enquêtes ponctuelles et militaires pour juger des actes de ses soldats. Le Fatah amorce un mouvement. Rien ne filtre encore du Hamas. C’est en février qu’on discutera à l’ONU des suites du rapport Goldstone.

En attendant, le magistrat d’origine juive est traîné dans la boue et taxé d’antisémitisme par une partie de la presse israélienne. Mais ce sont des associations des droits de l’homme tant israéliennes que palestiniennes qui surveillent le progrès des enquêtes. L’Union européenne quant à elle a recensé toutes les destructions observées par satellite, et a estimé leur coût. Le dossier est lourd mais il est inattaquable.

Autre document à marquer d’une pierre blanche : le rapport sur Jérusalem-Est établi par des diplomates de l’Union européenne. Sorti en décembre 2009, il n’a pas été adopté comme tel par le Conseil, ni rendu public, mais chacun le lit sous le manteau. C’est un réquisitoire implacable sur la politique de colonisation de Jérusalem-Est par le gouvernement israélien. Rappelons que l’Union n’a jamais accepté cette politique d’annexion. D’où la conclusion très ferme du Conseil des Affaires Étrangères de décembre 2009 : Jérusalem doit être la capitale de deux États.

Faut-il voir dans cette fermeté inattendue de l’Union européenne le retour à des fondamentaux du droit international, ou le message ultime de la présidence suédoise ?

On l’ignore mais cette fermeté transparaît également dans les déclarations sur le Moyen Orient de Cathy Ashton après sa nomination comme Haute Représentante auprès de l’Union. On sent donc enfin un frémissement politique dans l’Union européenne.

Troisième signal : celui que donnent les innombrables associations humanitaires, activistes des droits de l’homme, personnalités culturelles et politiques qui prennent la route de Gaza, quitte à se faire bloquer à Rafah par les autorités égyptiennes. Il n’y a pas de semaine, pas de mois sans ce cortège d’ambulances, de chaises roulantes, de vivres, d’instruments de musique, qui font une concurrence éclatante à l’économie trouble des tunnels et pèsent de leur poids symbolique. Nous sommes tous des emmurés, disent-ils en substance. Comme nous avons tous été des Berlinois, ou des Juifs, ou des Noirs.

Ces signes, alors que l’horizon politique est sombre, éclairent un peu le chemin. Difficile de savoir s’ils conduisent à une impasse ou à une véritable issue politique. Soutenir qu’il ne s’est rien passé à Gaza est devenu impossible depuis le rapport Goldstone. Mais constater qu’il ne s’est rien passé après Gaza serait un crime de l’impuissance dont nous serions tous comptables. L’Europe mérite mieux que cela.

29 décembre 2009, in lesoir.be
http://www.france-palestine.org/article13650.html