mercredi 23 juin 2010

Le droit international piétiné

Alléger le blocus ou pas, là n’est pas la question essentielle. Car le siège imposé à Gaza s’inscrit en lui-même à l’encontre des textes juridiques internationaux.
« L’attaque contre la flottille de la Liberté est une attaque contre le droit international ». Cette déclaration du premier ministre turc Recep Erdogan a mis en valeur l’aspect hors la loi de l’acte de piratage israélien, mais a rappelé aussi que dans le fond, c’est aussi le blocus en tant que tel imposé à Gaza qui est lui-même contraire au droit international. Tout d’abord, Israël, comme puissance occupante, a des responsabilités et même des devoirs à l’égard du peuple palestinien dont la terre est occupée. C’est ce que font valoir de nombreux experts juridiques. Certains, il est vrai, estiment qu’Israël n’a plus d’obligation dans ce sens depuis son retrait de Gaza en 2005, mais sur ce point précis, le Dr Abdallah Al-Achaal, professeur de droit international à l’Université américaine du Caire et ex-assistant du ministre des Affaires étrangères, répond : « L’occupation ne signifie pas la seule présence militaire, c’est aussi le contrôle réel du territoire ». Israël contrôle la terre, la mer, l’espace aérien et les points de passage de Gaza. Donc, il reste obligé, selon le droit international et les Traités de Genève et de La Haye, d’assurer aux habitants de Gaza les moyens de vivre. Il ne doit pas, en outre, porter atteinte aux civils. Or, l’Etat hébreu non seulement n’accomplit pas ces tâches, mais en plus il empêche toute autre partie de le faire. « C’est un double crime », explique Al-Achaal. Israël empêche l’entrée des aides humanitaires, ce qui contredit le droit international. L’article 2/1/54 du protocole additionnel I de 1977 interdit le fait de réduire les civils à la faim, même dans le contexte de la guerre. En plus, cela est considéré comme crime de guerre, selon le statut fondamental de la Cour Pénale Internationale (CPI). Depuis 2007, Gaza est sous embargo, les avions sont interdits de franchir l’espace aérien, les navires de s’approcher des côtes et les convois terrestres de traverser les frontières. Par la suite, le secteur souffre de l’isolement et de l’absence des moyens fondamentaux de vie. La situation a été aggravée avec l’offensive israélienne en décembre 2008. « C’est un nouvel holocauste », souligne Al-Achaal, pour décrire l’attitude israélienne. Selon le texte de la pénalisation des génocides datant de 1951, on peut considérer cet embargo comme un génocide. L’argument israélien, lui, est bien connu : « Il est nécessaire d’assurer l’embargo sur Gaza pour empêcher l’entrée des armes dans cette bande contrôlée par le Hamas », a tenté de répondre le ministre israélien de la Défense, Ehud Barak. Mais la protection contre le « terrorisme » du Hamas n’est pas une excuse valable, selon le droit international. La réalité concrète sur le terrain la dément.
Ressource salutaire
Un million et demi d’habitants enfermés dans un espace de 363 km2. Une économie anéantie par l’embargo. Le taux de chômage se chiffre à 38,6 % de la population active en 2009, selon le Bureau palestinien des statistiques. L’UNRWA (Office des Nations-Unies pour les réfugiés) a estimé que le nombre de réfugiés vivant dans une pauvreté extrême dans la bande de Gaza avait triplé depuis le début du blocus en 2007, passant d’environ 100 000 à quelque 300 000. D’autre part, l’insécurité alimentaire touche 60,5 % des foyers, selon les chiffres de 2009, contre 56 % en 2008, selon la FAO. La mer devient alors un recours, la seule ressource salutaire pour se nourrir et travailler. Israël a pris des mesures pour bouleverser cet état de choses si simple. Fermer les plages, ne pas fournir les autorisations nécessaires, arrestation et brutalité à leur égard, démantèlement des filets de pêche, limitation des zones de pêche autorisées ... en violation du droit international. L’article 2 du traité international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966 indique que tout peuple est libre d’utiliser ses ressources, si cela n’influence pas ses responsabilités concernant la coopération internationale économique. Il est interdit, dans tous les cas, de priver un peuple de ses moyens de vie.
Certes, il y a eu des cas de blocus tout aussi injustes, concernant l’Iraq et l’Iran par exemple, mais au moins, ces mesures avaient été décidées par le Conseil de sécurité : La résolution 661 imposée à l’Iraq et les résolutions 1737, 1747, 1803 à l’Iran. Elles ont imposé en Iraq un embargo qui a duré plus de 10 ans et à l’Iran des sanctions économiques. Dans ces deux exemples, la mise en place d’embargo a exigé des résolutions de l’Onu, tandis que pour Gaza, l’embargo n’est pas autorisé par le Conseil de sécurité. Alors, selon les déclarations même de Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations-Unies, « il faut mettre fin à cet embargo inacceptable ».
Mavie Maher

Les yeux tournés vers le Hamas

Le mouvement qui contrôle Gaza a gagné en prestige suite à l’allégement du blocus, mais reste en situation difficile face aux Gazaouis.
Les dirigeants du Hamas n’ont pas manqué l’occasion pour hausser leur voix : « Nous rejetons la décision sioniste qui constitue une tentative de contourner la décision internationale d’une levée complète du blocus de la bande de Gaza ». Ismaïl Radwane, un dirigeant du Hamas, a ainsi répondu à la décision israélienne sur l’allégement du blocus. Une réponse forte à ce qui a paru être un acte de charité ni plus ni moins. « Nous demandons l’ouverture permanente des points de passage terrestres et maritimes, sur la base de nouveaux arrangements qui garantiraient la libre circulation des individus et des marchandises de et vers Gaza », précise le Hamas. Ce mouvement palestinien, qui contrôle la bande de Gaza, a ainsi insisté à mettre en relief son rejet pour l’annonce israélienne, tout en exigeant la levée totale du blocus imposé à l’enclave palestinienne pauvre et surpeuplée, dont plus de 80 % de la population dépend de l’aide étrangère. Il s’agit en fait d’une manière de se replacer sur la scène politique, surtout que beaucoup d’interrogations se posent autour du statut de ce mouvement de résistance islamique sous le blocus.
Cette situation met-elle en valeur le Hamas ou pas ? Pour Emad Gad, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, il s’agit d’« une occasion dont le Hamas a pu bénéficier en profitant de l’énorme concentration médiatique sur l’affaire de la flottille. Le monde entier a tourné les yeux vers Gaza, donc il était temps pour le Hamas d’essayer de s’imposer sur la scène, surtout que l’image d’Israël est en effet ternie depuis un certain temps », explique Gad.
Affaibli ou renforcé ?
Il est vrai que dès le départ sous le blocus israélien, le statut du Hamas a connu des hauts et des bas. Ce mouvement de résistance a-t-il vraiment été affaibli sous le blocus ou au contraire a-t-il été renforcé en gagnant du prestige ? Une question posée de plus en plus par les politologues. C’est peut-être parce que dès le départ, la raison invoquée publiquement pour l’imposition du blocus était liée à un but précis, à savoir l’affaiblissement du Hamas. Si pour certains le blocus a échoué, c’est que le Hamas ne s’est pas affaibli.
C’est d’ailleurs sur quoi Israël a tenu à insister, prévoyant que l’allégement du blocus va renforcer l’emprise des islamistes du Hamas. Le vice-ministre israélien de la Défense, Matan Vilnaï, a ainsi affirmé : « Il ne fait pas de doute que la décision de permettre l’entrée de davantage de marchandises à Gaza va aider indirectement le Hamas à renforcer son pouvoir ». Et d’ajouter : « Il ne faut pas se voiler la face, tout ce qui rentre à Gaza passe sous le contrôle du Hamas qui effectue ensuite comme bon lui semble la répartition des marchandises ».
Mais les choses ne sont pas aussi faciles qu’elles ne peuvent en l’être en apparence.
Pour certains politologues, il n’est actuellement pas facile de juger si le Hamas est affaibli ou renforcé. C’est ce qu’affirme Gad qui explique que « pour le savoir, il faudrait peut-être faire un référendum ».
A certains égards, on ne peut pas nier que le blocus a pu renforcer ce mouvement de résistance islamiste. Le Hamas n’est pas une force que l’on peut prendre à la légère. Il s’agit d’un mouvement qui a pu, et à travers le blocus, maintenir un large réseau de liens régionaux avec l’Iran ou le Hezbollah, explique Gad qui ajoute : « Ce mouvement est très fort à Gaza et a sa propre dominance. Il possède son propre appareil sécuritaire qui est pris en considération. La preuve en est que lorsqu’ils ont décidé de faire une trêve par exemple, pas une seule fusée n’a été lancée  ».
Mais cette force domine un territoire qui souffre de la pauvreté dans presque toutes les ressources de la vie sans qu’il ne puisse y faire face. D’ici vient sa faiblesse.
Une question de popularité
Au départ, les Palestiniens voyaient dans ce mouvement un remplaçant du Fatah jugé passif. Mais avec le temps et une fois le pouvoir en main, la popularité du Hamas ne fait que diminuer. Le politologue Saïd Okacha affirme que le Hamas a commencé sa réputation avec ce qu’on appelle « la popularité de l’opposé ». Il explique : « Le peuple a au départ voté pour le Hamas pour voter contre le Fatah ». Et d’ajouter : « Aujourd’hui, si des élections ont lieu, c’est sûr que le Hamas perdra une large tranche des voix qu’il avait obtenues au départ. C’est justement d’ici que l’on peut parler de la faiblesse du Hamas ». Trois ans se sont écoulés depuis l’arrivée du Hamas au pouvoir. Pour les Palestiniens, rien n’a concrètement changé, au contraire ce peuple ressent de plus en plus l’effet du blocus qui l’enferme de plus en plus. Il souffre d’un manque dans tous les domaines : santé, éducation et même en liberté de déplacement. « La crise des Palestiniens n’est pas la nourriture comme le pensent beaucoup de gens. Leur vrai problème c’est l’absence de la liberté de déplacement. Et malgré toutes les pressions sur le Hamas, la situation n’a jamais changé. Avec le temps, les Palestiniens ont découvert que le Hamas ne leur a rien présenté », explique Okacha.
Un paradoxe : le Hamas, renforcé par l’injustice israélienne, est miné en même temps par le pouvoir qu’il exerce sur les Gazaouis.
Chaïmaa Abdel-Hamid

Lutte au quotidien

Les habitants utilisent tous les moyens possibles pour assurer leur ravitaillement, qui passe principalement par les tunnels.
Climatiseurs de Bahreïn, télévisions de Taïwan, réfrigérateurs égyptiens, téléphones portables dernier cri … Malgré le blocus, marchandises et appareils électroménagers s’échangent parfois à prix très chers. « Les Gazaouis se débrouillent pour lutter contre le blocus », dit Maher Al-Tabaa, responsable des relations publiques de la Chambre commerciale palestinienne. Dans la rue, des véhicules transportant des marchandises font le va-et-vient de la ville en siège. C’est toujours la même réponse : « Les tunnels sont la source de vie à Gaza ». Les marchandises, qui passent par les tunnels sous la frontière avec l’Egypte, trouvent immédiatement des preneurs à Gaza. Même les coupures d’électricité ont une solution avec les générateurs électriques introduits dans le territoire palestinien grâce aux tunnels. De quoi illuminer les foyers gazaouis et aider les lycéens à réviser le soir. Les générateurs viennent du quartier cairote Ataba, selon certains. Il y a aussi les voitures et les bateaux de pêche qui manquent d’essence et pour la remplacer on utilise parfois de l’huile alimentaire dans les moteurs, comme le raconte Adnan, chauffeur de taxi. Pour faire face au chômage, il faut changer d’activité. Iyad, professeur de 30 ans, recourt à la pêche durant l’été, sinon il essaye d’exercer quelques activités dans les programmes de l’Unrwa. Et pour distraire les esprits, il y a le football chez les jeunes, fervents supporters des équipes égyptiennes Ahli et Zamalek. Tandis que dans les cafés, des rassemblements quotidiens se forment pour suivre les matchs de la Coupe du monde.  
Doaa Khalifa
avec Nader Taman
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La vie sous deux blocus

La famille Malaka vit à Jabaliya, au nord de Gaza, tout près des frontières israéliennes. Elle mène un quotidien incertain et précaire en temps de guerre comme en temps de paix, à cause du blocus.
Sur une longue étendue de terre et de larges surfaces vertes, désormais ravagées mais qui semblent toujours révéler leur beauté d’antan, se dresse la maison de la famille Malaka. En face, des enfants de deux à douze ans jouent sur une ancienne balançoire avec une joie et une gaieté qui défient toute souffrance. Même s’ils vivent sous le toit d’une maison criblée de tirs israéliens, dont les fenêtres sont sans vitres, et ne peuvent sortir après 20h faute d’éclairage dans les rues, cela ne les empêche pas d’avoir le sourire aux lèvres. A Jabaliya, au nord de Gaza, et tout près des frontières avec Israël, la famille Malaka est une des deux grandes familles qui habitent cet endroit lointain et peu sûr. Malgré la sérénité et l’allure paisible des lieux, la grande famille ne tient pas le coup face au blocus qui menace leur vie en temps de guerre comme en temps de paix. Une famille qui n’a pas encore repris son souffle après de longs jours de terreur et traumatisme qui teintaient leur vie lors de l’opération « Plomb durci », début 2009. Elle souffre aujourd’hui de ce blocus imposé à Gaza, ainsi que des arrestations et menaces du pouvoir du Hamas. Responsable d’une famille de plus de vingt personnes, la mère Oum Adel a le visage ridé qui reflète son âge et surtout les longs jours de souffrance et d’oppression vécus. La femme courageuse et résistante raconte avoir vécu des jours sombres sous les torrents de raids israéliens lors des deux dernières semaines de guerre. « Ils nous encerclaient dans la maison, sans permettre à personne d’en sortir. Nous étions dix entassés dans une chambre essayant de se protéger des tirs qui ont démoli l’appartement d’un de mes fils et criblé les murs de notre maison. Même les secouristes du Croissant-Rouge n’ont pas pu nous sauver », se rappelle-t-elle. Les cris de son fils sous les tirs, se tordant de douleurs rénales, sont à jamais gravés dans sa mémoire. La guerre s’est terminée avec des maisons démolies et d’autres dommages irréparables, surtout dans le cadre d’un blocus dont souffre Gaza depuis plus de 4 ans. Quant à la famille de Abdel-Kérim Qadoura, les invasions et les bombes au phosphore ont détruit les arbres fruitiers de la terre qui la nourrissait. Aujourd’hui, un an et demi après la guerre, la famille n’arrive pas à reprendre un quotidien stable. Alors c’est le Fatah qui subventionne ses besoins.
Oum Adel explique qu’il n’y a pas de « ciment ni d’autres matières de construction. Et si nous en trouvons, c’est vendu à des prix exorbitants pour nous ». Alors les fenêtres des quelques pièces restantes sont couvertes de plastique et Tayae, le fils qui a perdu toute sa maison suite aux bombardements israéliens, se contente de partager une seule pièce avec sa femme et ses trois enfants. « Que peut-on faire d’autre ? », se demandent les membres de la famille qui essaye de s’attacher à la vie sous le blocus comme elle le faisait lors de la guerre. Une famille qui pense que le gouvernement du Hamas impose lui aussi un blocus à l’intérieur, tandis que les Israéliens le font de l’extérieur. « Par conséquent, nous menons un quotidien très difficile entre le manque d’électricité qui fait de Gaza une ville fantôme le soir. Quant à l’eau, un besoin essentiel, elle nous coûte 35 shekels par jour (10,5 dollars) », dit Abdel-Kerim Qadoura. En plus des difficultés liées au chômage, la vie de la famille Malaka, qui craint toujours une autre incursion israélienne, ne tient qu’à un fil. « Aller habiter ailleurs est impossible avec le blocus. Sans compter qu’un appartement coûte aujourd’hui 40 000 dollars minimum », ajoute Adel, fils aîné de Abdel-Kérim.
Doaa Khalifa
avec Nader Taman

Dans la grande prison

1,7 million de Gazaouis s’interrogent sur le jour où ils sortiraient de cette cage qu’est ce blocus, qui a bouleversé leur quotidien et a paralysé leurs systèmes économique et commercial. Reportage.
Dans les marchés, au bord de la mer, dans les cafés où s’assoient beaucoup de jeunes Gazaouis en chômage, les gens s’interrogent quand se terminera ce blocus. Un état de siège qui coupe environ 1,7 million de personnes du reste du monde. Des vendeurs, dont les marchandises attendent au point de passage israélien, des patients qui cherchent un permis de passage pour subir des traitements, des pêcheurs qui veulent avoir le droit d’aller plus loin pour nourrir leurs familles. Et même si la vie à Gaza continue, que les supermarchés et les magasins exposent diverses marchandises, les gens se sentent prisonniers dans leur patrie depuis 4 ans. Des années pénibles et difficiles ont mis 75 % de la population de Gaza au chômage et ont fermé les portes de 90 % de ses usines (selon les chiffres de la Chambre de commerce palestinienne), et a ajouté 36 000 familles au seuil de la pauvreté (selon l’UNRWA).
Partout dans les rues d’une belle région que la guerre a rendue triste. En posant une question à des jeunes sur leur travail, ils répondent qu’ils sont au chômage. Ibrahim, diplômé depuis sept ans, ne trouve pas de quoi subvenir à ses besoins, surtout avec l’augmentation des prix. Il a quand même essayé de chercher une opportunité de travail hors de la bande de Gaza mais en vain. « Même si mes parents sont à l’étranger, je n’ai pas eu l’autorisation d’y sortir avec le blocus », dit Ibrahim.
Un chômage qui n’est, selon Mohamad Al-Qoudwa, président de la Chambre de commerce palestinienne, qu’une des conséquences du blocus. « Le secteur de la construction, dont dépendent plus de 74 métiers à Gaza, est de plus en plus affecté du fait que 120 000 Gazaouis qui travaillaient en Israël ne sont plus autorisés à le faire », dit-il, tout en ajoutant qu’avant le blocus, Gaza recevait 4 000 genres de marchandises qui ont été réduites à 120 seulement. Beaucoup de commerçants se plaignent du fait d’avoir des milliers de tonnes de marchandises bloquées dans les points de passage israéliens, comme le cas d’Abou-Haïssam Younès, grand commerçant d’appareils électroménagers et de vêtements, et qui assure qu’il a des produits d’une valeur de 150 000 dollars qui attendent chez les Israéliens. Des marchandises qui sont parfois pourries après des années d’attente comme c’est le cas de Khaled Abou-Sahloul qui, après trois ans, a eu la permission de faire rentrer ses produits. Mais mauvaise surprise, ils étaient avariés alors qu’il payait 1 700 shekels par mois pour le stockage.
La pêche miraculeuse
Du centre-ville à la mer, le blocus a tout touché. Sur le quai principal de Gaza, beaucoup de pêcheurs restent les mains croisées devant leurs embarcations et passent le temps à réparer leurs filets de pêche. Pas de poissons dans les 4 827 m2, où leur est permis de pêcher. « Sinon, nous sommes menacés de tirs par les Israéliens ou que nos embarcations soient brûlées », explique Mahmoud Al-Assi, chef de l’Association des pêcheurs de Gaza. Une menace qui n’empêche pas Mahmoud Abou-Ghayala de courir quand même le risque. Il n’a pas d’autre issue pour nourrir sa famille. « Ce n’est pas important qu’on me tire dessus, le plus important est qu’ils ne détruisent pas mon bateau de pêche qui sert de gagne-pain à ma famille », explique-t-il.
D’autres pêcheurs essayent d’aller chercher les poissons dans les eaux égyptiennes pour s’en sortir, mais la plupart assurent qu’ils restent des jours entiers pour ne gagner finalement que très peu. « 3 800 pêcheurs, qui travaillent dans une surface limitée, ne peuvent pas bien gagner », dit Iyad, professeur au chômage et qui essaye de trouver de quoi vivre dans une mer devenue avare suite au blocus. Face aux difficiles conditions de vie des pêcheurs, l’association leur a offert durant les 4 dernières années 600 000 dollars de crédits pour acheter des outils de pêche ou essayer de maintenir la vie. En plus d’un autre projet en coopération avec le programme des Nations-Unies pour le développement (PNUD). Celui-ci avait pour objectif de leur offrir 405 chances de travail. Le programme prévoit aussi d’initier 20 autres pêcheurs à la construction et à la réparation des bateaux de pêche.
Des mesures similaires sont adoptées par l’UNRWA, qui offre des aides alimentaires à 70 % des réfugiés de Gaza. « Nous avons doublé nos aides pour les Palestiniens après le blocus, surtout pour 36 000 familles qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, en plus d’un autre programme pour lutter contre le chômage qui engage 8 000 personnes dans des métiers saisonniers », explique Hossam Manna, directeur du programme de secours et des services sociaux à Gaza. Des moyens d’alléger les fardeaux du blocus pour une population qui en souffre beaucoup.
Mariage ? Non ...
Pour les jeunes de Gaza en âge de mariage, cet embargo a fait obstacle à leurs projets. « Nos traditions obligent l’homme à payer tous les frais du mariage qui coûtent aujourd’hui plus de 10 000 dollars, et avec la crise des matières de construction qui coûtent très cher, il est difficile de s’en sortir, ce qui a élevé à 30 ans la moyenne d’âge pour le mariage, ce qui n’est pas habituel pour notre population », explique Mohamad Nassar. Il relève que le blocus a aussi augmenté le taux de querelles ménagères, parce que beaucoup de couples nouveaux ont dû partager des surfaces exiguës dans les maisons de la famille « ce qui cause beaucoup de problèmes et mènent dans beaucoup de cas au divorce », ajoute Nassar, en s’interrogeant sur le jour où ce blocus serait terminé.
Une interrogation et un espoir pour tous les Gazaouis qui se sentent vivre dans une grande prison. « Il n’est pas question de manger, mais d’avoir la liberté de se déplacer. De sortir hors de Gaza pour visiter nos familles dans les autres villes palestiniennes et permettre à nos patients d’avoir accès au traitement qui n’est pas accessible à Gaza », dit Gassane, enfant de 12 ans, qui se demande quand est-ce qu’il aura le droit de mener un train de vie semblable à celui des autres enfants qui vivent en paix et ont une liberté de se déplacer.
Doaa Khalifa
avec Nader Taman

Un relâchement de pure forme

C’est sous la pression internationale qu’Israël s’est résolu à desserrer l’étau imposé depuis quatre ans. Il autorise désormais les biens à usage civil, mais interdit dans les faits la plupart des produits.
C’est pour retoucher un visage si laid, fait de blocus illégal et d’attaques militaires contre des humanitaires, qu’Israël a été obligé de lâcher du lest. La coriandre, le cumin, les matelas et serviettes qui étaient bannis d’accès à Gaza depuis 4 ans, pour « protéger la sécurité d’Israël », seront désormais accessibles aux Palestiniens de cette bande encerclée de tous les côtés, y compris mer et air. Selon les médias israéliens, les nouvelles règles devraient prévoir l’établissement d’une « liste noire » d’environ 120 produits ou matériaux interdits, comme les matériaux de construction, dont les tuyaux, le ciment et le gravier, tandis que le reste serait libre d’entrer à Gaza. Le ciment et l’acier étaient, jusqu’à présent, totalement interdits, entravant la reconstruction de la bande de Gaza depuis la dernière guerre israélienne. Une centaine de produits sont actuellement autorisés contre 4 000 avant 2007, d’après l’organisation israélienne des droits de l’homme Gisha. Ce blocus a empêché les Nations-Unies d’acheminer les matériaux de construction nécessaires pour « la réalisation du plan accepté internationalement et visant à reconstruire des milliers de logements et d’autres bâtiments endommagés ou détruits lors de l’offensive israélienne », d’après Chris Gunness, porte-parole de l’Onu. Le blocus a également entraîné la fermeture de nombreuses usines, a privé de travail des milliers de personnes et a provoqué la paralysie de la fragile économie du territoire.
Sous pression internationale après son attaque sanglante contre la flottille humanitaire au mois de juin dernier, Tel-Aviv a opté pour la levée partielle. Un soupçon d’assouplissement dont les modalités restent très floues. Comment cette décision sera-t-elle mise en œuvre ? Nul ne le sait. Même l’Union Européenne (UE), qui a poussé dans cette direction dépêchant l’envoyé spécial du Quartette sur place, l’ignore. « C’est un pas dans la bonne direction. Ce sont les détails qui comptent », a néanmoins déclaré Cristina Galach, porte-parole de la présidence espagnole de l’UE.
Restaurer sa réputation
L’Europe juge pourtant insuffisante cette mesure. Elle veut en effet avoir une présence aux points de passage pour surveiller le transit des biens vers Gaza. La Suisse aurait présenté un mécanisme « pour assurer Tel-Aviv qu’il n’y a pas de contrebande d’armes ». Il apparaît que l’essentiel est la sécurité d’Israël et non le sort des 1,5 million de Palestiniens, dont plus de 80 % de la population dépendent de l’aide étrangère. Le quotidien de la majorité des Gazaouis est loin d’être facile. (lire reportage pages 4 et 5). Le constat est dramatique.
Concrètement, l’allégement du blocus ne concerne pas la mer de Gaza. Mais les voies maritimes du territoire resteront complètement closes, entravant, sous les yeux de la communauté internationale, la pêche des Gazaouis et paralysant un secteur assez florissant par le passé. Les postes-frontières entre Israël et Gaza seront également fermés et ne rouvriront qu’à certains moments pour les marchandises non cataloguées « soutien à la guerre ». C’est pourquoi l’Autorité palestinienne, tout comme le Hamas, a jugé cette déclaration de principe israélienne insuffisante, exigeant la levée totale du blocus imposé à l’enclave pauvre, d’autant plus qu’il reste illégal du point de vue juridique (lire page 6).
Mais Israël paie en partie le prix nécessaire pour restaurer sa réputation internationale après la désastreuse attaque de la flottille. A chaque fois que les pressions diplomatiques deviennent trop fortes, Israël lâche du lest sur le plan humanitaire, simplement pour ne rien céder au niveau politique. Cette fois, les Israéliens voulaient échapper aux pressions pour la création d’une commission d’enquête « internationale » sur l’attaque militaire contre le bateau humanitaire Marmara, où 9 Turcs ont été tués par des dizaines de balles israéliennes dans les eaux internationales. Tel-Aviv, qui veut mener l’enquête par ses propres moyens, a rejeté cette proposition et a annoncé la création d’une « commission publique » avec deux observateurs internationaux, sans droit de vote. Cette commission israélienne aura pour mission d’« enquêter sur les aspects relatifs à l’action entreprise par l’Etat d’Israël pour empêcher des navires d’atteindre les côtes de Gaza », selon un communiqué du bureau du premier ministre israélien.
Un moyen d’éviter une enquête « crédible ». Ankara, la plus concernée, a dénoncé par avance une « enquête impartiale », insistant sur la création d’une commission d’enquête « sous le contrôle direct des Nations-Unies », qui inclurait des représentants turcs et israéliens. C’est sans doute à cette fin que le premier ministre israélien Netanyahu doit se rendre le 6 juillet à Washington, pour rencontrer le président Barack Obama.
Samar Al-Gamal