mardi 19 avril 2011

Israël, ou la tentation du suicide ?

publié le mardi 19 avril 2011
Dominique Vidal

 
Conférence à Budapest, le 18 avril 2011, dans le cadre des Amis du "Monde diplomatique".
Le sommet de Massada surplombe de près de 500 mètres la mer Morte. C’est là que, selon l’historien Flavius Josèphe, les plus intransigeants des juifs révoltés, Zélotes et Sicaires, se réfugièrent en l’an 73 de notre ère, trois années après la prise de Jérusalem par les Romains. Plutôt que de se rendre, ils préférèrent s’entre-tuer le 1er mai : près de 1 000 morts. Pour justifier ce sacrifice, leur chef Eleazar lança : « Nous sommes sûrs d’être pris à l’aube, mais nous pouvons choisir, avant, de mourir noblement avec ceux que nous aimons le plus. » Et de reprocher à ses amis de n’avoir pas su « pénétrer la pensée de Dieu et se rendre compte que le peuple juif, qu’il avait aimé autrefois, avait été condamné par lui ( ) »…
Quel rapport, dira-t-on, entre le « complexe de Massada » et la politique de Benyamin Netanyahou, Avigdor Lieberman et Ehoud Barak ? C’est que, sous couvert de défendre Israël contre ses ennemis de l’extérieur et de l’intérieur – prétexte des lois liberticides dont la Knesset est actuellement saisie -, la droite et l’extrême droite israélienne comme ses inconditionnels étrangers en menacent bel et bel la survie.
Une course de vitesse décisive est engagée au Proche-Orient. Soit, comme le président américain Barack Obama en a exprimé le vœu le 24 septembre dernier devant l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU), celle-ci accueillera en son sein, d’ici à la fin 2011, l’État de Palestine dans ses frontières d’avant la guerre de 1967 et avec Jérusalem-Est pour capitale, soit elle provoquera, en la refusant, une nouvelle déception qui, en plein « printemps arabe », risque de mettre le feu aux poudres d’une nouvelle Intifada.
Écrasante est la responsabilité de la communauté internationale : en ne se donnant pas les moyens d’imposer le partage de la Palestine qu’elle avait décidé le 29 novembre 1947, elle a précipité le Proche-Orient dans six décennies de guerre, de terrorisme et de mal-développement. Par un juste retour des choses, la voici à nouveau sur la sellette : la paix ne viendra ni du gouvernement israélien, le plus extrémiste de l’histoire de ce pays, ni d’un mouvement national palestinien paralysé par la division entre Fatah et Hamas : tout, ou presque, dépend des États-Unis, de l’Union européenne et, bien sûr, des pays émergents, à commencer par les États arabes en pleine révolution.
Ce qui est en jeu, c’est donc le droit à l’autodétermination du peuple palestinien dépossédé de ses droits, mais aussi l’avenir du peuple israélien qui paraît chaque jour un peu plus en proie à une tentation suicidaire. Pourquoi ? Et peut-il être guéri ? Tel est le thème de cette conférence.
« Les frontières d’Auschwitz » : c’est ainsi que le ministre israélien des Affaires étrangères de 1966 à 1974, Abba Eban, qualifiait les limites de son pays avant la guerre dite « des Six-jours ». Pour bien comprendre cette étrange formule, il faut se replonger dans les folles semaines au cours desquelles la propagande de Tel-Aviv parvint à convaincre les opinions occidentales que la plus grande puissance militaire du Proche-Orient risquait d’être anéantie par ses voisins. L’expression accréditait le danger d’un nouveau génocide pour les survivants du précédent… et justifiait à l’avance l’occupation de territoires arabes.
Qui se souvient encore de l’aveuglement de la presse durant ces journées de mai 1967 annonciatrices, selon elle, d’un nouvel Holocauste ? Même Le Canard enchaîné titre « Vers la solution finale du problème d’Israël » et écrit : « Le Raïs (nom égyptien du Führer) déclare solennellement, devant les représentants de la presse mondiale, que, si Israël bouge seulement le petit doigt, il sera procédé à sa destruction totale, sans préciser toutefois par quels moyens (fours crématoires ? chambres à gaz ?) ». Et, le 5 juin 1967, France-Soir barre toute la « une » de sa première édition d’une manchette affirmant « Les Égyptiens attaquent Israël » - à cette heure-là, l’aviation égyptienne n’existait plus.
Quelques jours plus tard, sans le moindre état d’âme, les mêmes journaux tournent casaque pour saluer les conquêtes d’Israël, qui, soi-disant en danger de mort, vient de quadrupler son territoire, occupant la Cisjordanie et Jérusalem-Est, le Sinaï et le plateau du Golan. Le 8 juin, Le Figaro s’enthousiasme : « Il semble bien ce soir que la victoire de l’armée de David soit l’une des plus grandes de tous les temps et que jamais dictateur n’ait reçu si vite une pareille “volée”. »
Cette manipulation ne reste pas sans effet sur l’opinion. Des dizaines de milliers de manifestants défilent dans les rues des villes de France, avec au premier rang la classe politique au grand complet (sauf le Parti communiste). Malgré son autorité politique, le général de Gaulle éprouve quelque mal à se faire entendre : « L’État qui le premier emploierait les armes n’aurait ni l’approbation ni, à plus forte raison, l’appui de la France », a déclaré le président de la République au Conseil des ministres du 2 juin.
Logiquement, dès que le conflit éclate, il annonce un embargo sur toutes les armes à l’encontre de tous les belligérants. Quelques mois plus tard, dans sa fameuse conférence de presse du 22 novembre 1967 – dont on n’a retenu que la phrase présentant les Juifs comme « un peuple d’élite sûr de lui et dominateur » –, il ajoutera qu’Israël « organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions ; et il s’y manifeste contre lui une résistance qu’à son tour il qualifie de terrorisme ( ) ».
Avec le recul, cette analyse prend des allures de prophétie. Mais à l’époque, elle choque. Le choix du général rompt avec deux décennies de soutien inconditionnel de Paris aux dirigeants israéliens - jusqu’à leur permettre de se doter de la bombe A, puis de la bombe H ! Chez les uns, il heurte le sentiment de culpabilité engendré par la participation de Vichy, de sa police et de sa milice au judéocide. Chez d’autres, il gâche la revanche sur « les Arabes » qu’Israël offre aux nostalgiques de l’Algérie française.
Il faudra l’invasion du Liban et les massacres de Sabra et Chatila en 1982, puis l’Intifada des pierres fin 1987 pour que les Français prennent leurs distances avec Israël et appellent de leurs vœux la création d’un État palestinien. Avec retard sur les successeurs de Gaulle qui – de Pompidou à Chirac – ont fait leur sa politique proche-orientale.
Le génocide, accélérateur de l’histoire
Quatre décennies plus tard, l’hypothèse selon laquelle Israël pourrait être « rayé de la carte » par ses voisins a perdu toute crédibilité. Même les rodomontades du président Ahmadinejad n’émeuvent pas Tel-Aviv : comment un pays qui n’a pas encore sa première bombe en effrayerait-il un autre qui dispose de 200 têtes nucléaires et de tous les missiles nécessaires à leur envoi ? Il n’empêche : les insupportables petites phrases du président iranien, amplifiées par les médias, suffisent à réveiller dans des mémoires meurtries à la fois le traumatisme du judéocide d’hier et la hantise de sa répétition demain – des peurs que partagent bien des Juifs en diaspora. Le génocide nazi marque à ce point la psyché des Israéliens que leur État vit dans le sentiment d’un danger d’annihilation… malgré sa supériorité militaire écrasante.
À l’occasion du 60e anniversaire de l’État Israël, l’historien Georges Bensoussan a rallumé une ancienne dispute. Quitte à vous surprendre, je dirai que, sur le fond, c’est lui qui a raison. Ceux qui présentent Israël comme « né du génocide et de lui seul » négligent le rôle du mouvement sioniste dans la construction du Foyer national juif : à la veille de la Seconde Guerre mondiale, ce dernier a toutes les caractéristiques d’un État en gestation. De surcroît, ils passent aussi sous silence l’aile protectrice de la puissance mandataire britannique et l’impulsion donnée par l’arrivée au pouvoir de Hitler à l’immigration juive en Palestine - elle double en sept ans. Sans le Yichouv, jamais Israël n’aurait vu jour, même après la « solution finale ».
Pour autant, sans la Shoah, le mouvement sioniste n’aurait pas pu imposer à la communauté internationale (et aux communautés juives) mieux qu’un Foyer national minoritaire dans une Palestine arabe indépendante. Sur ce point, Bensoussan tord le bâton dans d’autre sens, sous-estimant en particulier la fonction décisive d’accélérateur de l’histoire du génocide nazi :
-  la destruction de la moitié des Juifs d’Europe confère au sionisme une légitimité dont celui-ci n’avait jamais joui auparavant, y compris au sein des communautés juives. Dès mai 1942, le Congrès de Biltmore enterre l’utopie binationale, encore très influente dans le Yichouv ( ) et fait sien le mot d’ordre de « Commonwealth » juif. David Ben Gourion tire ses leçons de l’horreur en cours : la seule garantie que cela ne se reproduira pas, dit-il en substance, c’est un État et une armée ;
-  cette légitimité pèse d’autant plus que les élites occidentales, qui dominent largement la jeune ONU, éprouvent et/ou manipulent des sentiments contradictoires à l’égard de la Shoah : les Alliés savent qu’ils ont abandonné les Juifs à leur sort ; les ancien collabos n’ont pas encore oublié ni souvent renié leur participation au judéocide ; et les « pragmatico-cyniques » estiment opportun de transférer le « problème juif » au Proche-Orient ;
-  plus concrètement, les centaines de milliers de personnes déplacées (DP) encore retenues dans les anciens camps de concentration forment un réservoir important pour l’immigration illégale vers la Palestine. Car elles ne peuvent ni obtenir de visa pour un pays de l’Ouest, ni rentrer dans leur État d’origine à l’Est. Le mouvement sioniste s’en sert dans l’immédiat de moyen de pression dans la bataille pour l’État juif, avant d’en faire ses travailleurs et ses soldats – en 1947-1949, les survivants du génocide représentent plus du tiers des combattants juifs …
L’exemple de la France suffit à en mesurer la force de ces « évidences ». À l’époque, c’est d’unanimité qu’il faut parler : tous les partis politiques soutiennent la création d’un État juif en Palestine, même le Parti communiste français (PCF) – en tout cas depuis la prise de position du ministre soviétique des Affaires étrangères Andrej Gromyko en faveur du partage, le 14 mai 1947, et le drame de l’Exodus en juillet-août. Toutes les grandes personnalités, de Sartre à Camus en passant par Jouvet, Guitry, Claudel et Kessel, appellent à soutenir les forces juives.
Quant à la presse, elle assimile les Palestiniens – lorsqu’elle ne les ignore pas purement et simplement – à la « réaction arabe ». Elle présente en revanche la naissance d’Israël comme la résurrection d’un peuple martyrisé et, pour certains, l’incarnation du socialisme ( ). Bref, chacun applaudit à l’apparition de l’État juif, mais reste aveugle à la disparition de la Palestine. Seule exception, Témoignage chrétien – mais qui le lit ?
Cette ignorance de la Nakba, la « catastrophe » palestinienne, il faudra quarante ans pour la surmonter, les « nouveaux historiens » israéliens confirmant, à partir des archives ouvertes trente ans après les événements, l’essentiel du récit palestinien de la guerre de 1947-1949. Quiconque s’immerge dans le débat de cette époque est frappé par les points communs avec celui de 1967 : la propagande dépeint déjà Israël comme David face à Goliath, alors que les rapports de force lui sont plus que favorables ; elle présente l’exode palestinien comme une « fuite volontaire » alors que tout indique s’agit d’une « expulsion », souvent manu militari ; elle certifie que qu’Israël, la guerre terminée, aurait recherché la paix avec ses voisins, quand le chef de sa délégation à Lausanne, après avoir signé le protocole du 12 mai 1949 afin que son État soit admis à l’ONU, n’aura de cesse – selon ses propres termes – de le « saper »…
Muraille de fer
Reste qu’aujourd’hui encore, la psychose d’une disparition de l’État juif imprègne une pensée collective israélienne profondément manipulée, comme l’a montré Eyal Sivan dans son remarquable documentaire Izkor. Ce qui est en cause, c’est moins le rappel obsessionnel de l’horreur du judéocide que les leçons tirées de cette tragédie.
Outre celle, ultra-orthodoxe, qui considère le génocide comme une punition infligée par Dieu à son peuple pour s’être éloigné du judaïsme (sic), deux « morales » contradictoires se partagent les consciences : selon la première, la Shoah fut l’apogée de la haine que les Gentils ont toujours vouée aux Juifs et dont seule leur propre force peut les protéger ; pour la seconde, l’antisémitisme génocidaire des nazis s’inscrivait aussi dans la volonté de coloniser à l’Est l’espace vital nécessaire à l’hégémonie allemande, la réponse résidant dans l’alliance, effectivement victorieuse, de toutes forces antifascistes. L’une et l’autre thèses entraînent évidemment des conséquences radicalement différentes pour la stratégie d’Israël.
La première, formulée avant même la « catastrophe » par Zeev Jabotinsky, fondateur du sionisme révisionniste dont le Likoud est le principal héritier, fonde sa stratégie dite du « Mur de fer ». C’est d’ailleurs le titre de l’article que ce leader fasciste - dixit Mussolini, un connaisseur ( ) - publie en 1923 : « Mon intention n’est pas de dire qu’un accord quelconque avec les Arabes palestiniens est absolument hors de question. Tant que subsiste, dans leur esprit, la moindre étincelle d’espoir qu’ils pourront un jour se défaire de nous, nulle bonne parole, nulle promesse attirante ne les amènera à renoncer à cet espoir, précisément parce qu’ils ne sont pas une populace vile, mais une nation bien vivante. Or une nation vivante n’est disposée à faire de concessions sur des questions vitales que lorsqu’elle a perdu tout espoir de “se défaire de nous” et que toute brèche de la “muraille de fer” est définitivement colmatée ( ). »
Qu’Avi Shlaïm ait donné ce même titre à son livre consacré à la politique israélienne de 1948 à 2008 ne doit rien au hasard ( ). Pour lui, en effet, « tous les gouvernements israéliens depuis soixante ans – à la seule exception celui d’Itzhak Rabin, des accords d’Oslo de 1993 à son assassinat en 1995 – ont mis en œuvre l’orientation de Jabotinsky. Avec une seule obsession : les rapport de forces. »
Guerre ou paix ?
Me revient le souvenir d’un dialogue public improvisé, à Bruxelles, avec l’ambassadeur d’Israël : « Mais vous ne vous rendez pas compte de notre situation, me lança ce diplomate : nous sommes une île juive au beau milieu d’un océan arabo-musulman. Il nous faut bien nous défendre. » Je fis remarquer au subtil diplomate que nous n’étions, ni lui ni moi, à l’origine de l’idée d’établir un « État des juifs » en plein du Proche-Orient. C’est à Theodor Herzl qu’il aurait fallu en faire le reproche – encore que celui-ci avait envisagé, comme chacun sait, d’autres localisations pour son « Foyer national juif ».
Un siècle après la disparition du fondateur du sionisme (nous étions en 2004), mieux vaudrait néanmoins faire fonctionner nos petites cellules grises : pour garantir dans la longue durée l’existence d’Israël, sauf à parier sur une éternelle intangibilité des rapports de forces militaires, le plus raisonnable ne serait-il pas de miser sur l’insertion de cet État dans la région, que seule peut garantir un accord de paix avec ses voisins, Palestiniens en tête ?
Cette conversation résume en fait les termes de l’alternative à laquelle est confronté l’État d’Israël depuis 1948 : assurer son avenir par la politique de la force, ou par la force de la politique.
Une propagande contre-productive
Ce dilemme, la propagande palestinienne et arabe a longtemps aidé l’establishment israélien à l’obscurcir aux yeux de ses concitoyens, confrontés à un adversaire clamant haut et fort son désir de le « rayer de la carte du Proche-Orient ». Encore faut-il noter que jamais ces menaces n’ont correspondu à une éventualité militaire, ni même à une stratégie. Même en 1948, comme les « nouveaux historiens » l’ont confirmé : chacun des régimes qui envoyèrent leur armée en Palestine, le 15 mai 1948, entendait moins détruire l’État juif naissant que résister aux ambitions concurrentes des autres potentats arabes, tous redoutant en particulier l’annexion de la Cisjordanie par la Transjordanie – à juste titre, puisque l’accord tacite passé par Golda Meïr avec le roi Abdallah le 17 novembre 1947, douze jours avant le plan de partage de l’ONU, aboutit effectivement ce résultat.
Il en alla de même en 1967 : les historiens – dont, récemment, Tom Segev ( ) - ont démontré que Gamal Abdel Nasser ne voulait (ni ne pouvait) « jeter les Juifs à la mer », comme le proclamait Ahmed Choukeiry, le premier président de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), tandis qu’une grande voix chantait « Égorge, Égorge, les Juifs »…
Plus palpable encore sera la peur éprouvée par la population juive d’Israël lors de la guerre dite « de Kippour » (ou « du Ramadan ») en octobre 1973. La percée réussie, durant la première semaine des combats, par les armées égyptiennes sur le canal Suez et syriennes sur le plateau du Golan lui fera redouter une catastrophe. Les hauts faits d’armes des soldats arabes tenaient pour beaucoup à l’effet de surprise obtenu par Sadate, lequel n’avait nullement l’intention d’aller plus loin : il entendait avant tout sauver l’honneur et pousser les États-Unis à jeter tout leur poids dans la recherche d’une solution honorable.
On sait l’usage immodéré qu’un Yehoshafat Harkabi, chef du Renseignement militaire avant de devenir sur le tard pacifiste convaincu, fit de la Charte originelle de l’OLP. Entre-temps, le discours de la centrale palestinienne se modifiait progressivement : en 1974, avec la réunion du Conseil national au Caire prônant la création d’un État sur « toute partie du territoire libéré », puis avec la première allocution de Yasser Arafat devant l’ONU ( ) ; en 1983, avec le soutien aux plans Fahd et Brejnev ; en 1988, avec la proclamation d’un État palestinien sur la base des résolutions 181 et 242 ; et bien sûr en 1993, avec la reconnaissance mutuelle d’Israël et de l’OLP. Sans oublier le grand tournant de mars 2002 : l’ensemble du monde arabe propose alors à Israël de « normaliser » toutes ses relations avec lui, en échange de son retrait des territoires occupés où naîtrait un État palestinien ayant sa capitale à Jérusalem-Est ( ).
Impasse stratégique
C’est dire que la problématique de la disparition de l’État juif s’est renversée à la croisée des siècles. Désormais, si une épée de Damoclès menace Israël, elle n’est plus arabe (si elle l’a jamais été), mais… israélienne. L’État hébreu se trouve en effet confronté à quatre grands défis majeurs, qu’il lui faut absolument relever, faute de quoi il mettrait en danger son existence à long terme.
Le premier, c’est l’impasse militaro-stratégique, véritable paradoxe puisque Tsahal figure parmi les plus puissantes armées au monde, dotée qui plus est de 200 têtes nucléaires. De fait, elle a jusqu’ici remporté toutes les guerres : les unes facilement (comme en 1956, 1967 et 1982), celles de 1948 et de 1973 lui ayant donné plus de fil à retordre.
Mais le caractère asymétrique pris par les conflits au XXIe siècle brouille les cartes. Pour Tsahal, les difficultés commencent avec la première Intifada (1987-1991), puis la seconde (2000-2005), qui la voient se transformer en force de maintien de l’ordre. L’échec devient patent au Liban, durant l’été 2006. Malgré trente-trois jours de bombardements meurtriers et d’une offensive terrestre ratée, l’armée israélienne ne réussit pas à écraser les quelques milliers d’hommes du Hezbollah. Au dernier jour des hostilités, la guérilla tire encore des missiles sur le nord d’Israël.
Un scénario similaire, plus sanglant encore, se reproduit durant les trois semaines d’opération contre Gaza, à l’hiver 2008-200. Là encore, l’armée israélienne se livre à un massacre - peut-on qualifier de « guerre » un affrontement qui se solde par 13 morts d’un côté et plus de 1 300 de l’autre ?). Elle ne parvient toutefois ni à écraser les milices du Hamas, ni à les empêcher de tirer jusqu’au dernier jour sur Sderot et les villes de la plaine côtière.
Autrement dit, pour la première fois depuis 1948, les Forces de défense d’Israël – c’est leur nom officiel - s’avèrent incapables de protéger leurs propres concitoyens : 1 500 000 au nord, puis 1 000 000 au sud se trouvaient sous le feu de l’adversaire. Et les spécialistes estiment qu’en cas d’attaque contre l’Iran, les premières représailles de Téhéran pourraient faire plusieurs milliers de victimes, notamment dans la région de Tel-Aviv, épargnée depuis soixante-trois ans. Car le nouveau système anti-missiles, dit « Dôme de fer », qui a bénéficié d’une aide américaine spéciale de 205 millions de dollars, peut arrêter les engins à courte portée, mais pas ceux à longue portée. Certains redoutent que la panique ne pousse alors des dizaines de milliers d’Israéliens à fuir…
État juif ou démocratique ?
Le second défi concerne la démographie. Le projet sioniste implique à la fois la conquête de la terre d’Israël et son peuplement majoritairement juif. Or cette entreprise comporte une contradiction intrinsèque : au fur et à mesure que le Yichouv, puis Israël ont occupé la terre palestinienne, ils ont « hérité » d’une population arabe de plus en plus nombreuse. C’est pourquoi Benny Morris – qui, pour avoir viré politiquement à droite, n’en a pas pour autant renié ses travaux historiques – souligne que l’acceptation d’un partage par le mouvement a toujours été conditionné par la possibilité d’un « transfert » de tout ou partie de la population palestinienne du futur État juif, et ce dès le « plan Peel » de 1937.
Depuis l’occupation, en juin 1967, du reste de la Palestine, les rapports de forces démographiques au sein du « Grand Israël » ont considérablement évolué. Selon le Bureau palestinien de statistiques ( ), une petite moitié des 10,9 millions de Palestiniens vivent dans leur ancienne patrie : près de 4 millions en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, et 1,25 million en Israël, contre 5 600 000 Juifs au total. Les Arabes représenteront donc bientôt une majorité, qui deviendra progressivement écrasante, malgré la transition démographique en cours ici aussi ( ).
Israël, qu’une de ses lois fondamentales définit par l’oxymoron « État juif et démocratique », se trouvera confronté à un dilemme cornélien : soit il privilégiera la démocratie et donnera le droit de vote à tous les habitants, auquel cas ce ne sera plus un État juif ; soit il préférera préserver son caractère juif, auquel cas il ne pourra pas être démocratique. Il s’agira même d’une forme d’apartheid rappelant l’ancien régime de l’Afrique Sud, où une partie de la population jouit des droits civiques et une autre se les voit nier. Vu les rapports de forces militaires, un tel scénario débouchera sans doute sur l’écrasement des Palestiniens, mais il entraînera aussi, à terme, la disparition d’Israël comme État juif.
À ce piège, il n’existe du point de vue de l’establisment israélien, qui exclut toute solution binationale, que deux issues : soit la création d’un véritable État palestinien indépendant, qui permette aux deux peuples de coexister en toute souveraineté et sécurité chacun dans son État, soit l’expulsion du maximum possible de Palestiniens afin de préserver la majorité juive. C’est sans doute pourquoi Ariel Sharon répétait : « La guerre de 1948 n’est pas terminée. » On en trouve écho chez Avigdor Lieberman, vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, dont on ne saurait nier la cohérence : cet ancien videur de boîte nuit moldave rêve aujourd’hui de vider… les Arabes d’Israël – ou plutôt de les transférer au sein d’un futur bantoustan palestinien ( ) ! Et, d’ici là, il entend les priver progressivement de leur citoyenneté…
Un terrible coût social
Le troisième défi que la société israélienne doit relever concerne ses tensions propres – à la fois ethniques, sociales et religieuses. Sa constitution relativement récente à partir d’immigrations hétérogènes, comme « empilées » les unes sur les autres, offre le spectacle d’une mosaïque tendant, depuis une vingtaine années, à se défaire. Sur cette construction fragile, le choix d’un cours guerrier pour « s’imposer » au Proche-Orient a eu des conséquences contradictoires. Si la nécessité de serrer les rangs face à un ennemi présenté comme génocidaire a joué un rôle de ciment, le coût de cet effort, en pleine mondialisation, a accru au contraire les phénomènes centrifuges.
Au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dont Israël est devenu membre fin mai 2010 – à la veille de l’attaque contre la « Flottille de la paix » -, il arrive en tête pour les inégalités. Le rapport annuel de la Caisse de sécurité sociale pour 2009 ( ) indique que les membres de 15 000 familles supplémentaires ont rejoint les rangs des 1 774 800 Israéliens vivant sous le seuil de pauvreté,- soit 25 % de la population (+1,3 % en un an) et 36,3 % des enfants (+2,3 % en un an) !
Qui plus est, cette pauvreté recoupe des catégories sociales, familiales et d’âge, mais aussi ethnico-religieuses : 44 % des pauvres sont des Palestiniens israéliens (770 000 personnes sur 1,2 million), 16 % des Juifs ultra-orthodoxes (330 000 sur 800 000 ) et 3 % des Juifs éthiopiens (50 000 sur 150 000). Plus incroyable encore : selon le rapport de 2007, la pauvreté frappait 80 000 des 260 000 survivants du génocide, dont certains ont quitté Israël pour finir leur vie en… Allemagne ( ). S’ajoutent enfin à ces statistiques la plupart des immigrants non juifs (dont le nombre a été réduit par les expulsions à quelque 200 000). Plus généralement, le phénomène des « travailleurs pauvres », caractéristique du marché du travail israélien, s’amplifie : près de la moitié des salariés vivent en-dessous du seuil de pauvreté.
Cette aggravation sensible s’explique bien sûr par les conséquences de la grande crise de 2008. Selon l’association Latet, 53 % Israéliens déclarent avoir alors réduit leur niveau de vie, 10 % avoir perdu leur emploi - et 25 % craignent de ne pas retrouver un travail dans l’année. Parmi les enfants bénéficiaires d’une aide sociale, 6 % se disent obligés de voler de la nourriture, et 24 % avouent que leurs parents les contraignent à travailler ; à l’école, 32 % souffrent de problèmes sociaux ( ). Et l’Association pour les droits civiques en Israël (ACRI) relève qu’à Jérusalem 75 % des enfants palestiniens et 45 % des enfants juifs connaissent la pauvreté. Pourtant seuls 10 % des Palestiniens bénéficient des services sociaux de la ville – le budget annuel alloué à chaque enfant fréquentant une école primaire se monte à 119 euros à Jérusalem-Est contre 493 euros à Jérusalem-Ouest. Et que dire des écarts, énormes, entre bas et hauts revenus ! En 2009, malgré un léger recul du chômage (7,8 % de la population active), le salaire mensuel moyen des Israéliens ne décolle toujours pas ( ) : 1 500 euros (soit -2,8 % en un an) – contre 780 euros dans le cas des travailleurs immigrés. En revanche, la fortune accumulée, toujours en 2009, par les 100 Israéliens les plus riches représente près 50 milliards euros – soit l’équivalent de 35 % du Produit intérieur brut ( ). Car, si la crise de 2008 leur a « brûlé » 22 milliards d’euros, soit plus de 40 % de leur patrimoine, ils ont récupéré ces pertes et même accru leur patrimoine de 37 % en un an grâce au retour à la prospérité et à la hausse de plus de 50 % de la Bourse de Tel-Aviv. Selon le professeur Paul Liptz, quinze familles extrêmement riches forment la « crème de la crème » de la société israélienne. Vient ensuite l’« élite » : 7 % de la population qui réussissent très bien. Les 50 % suivants mènent une « vie aisée ». Suit une catégorie « plus vulnérable », dont les membres peuvent très facilement basculer dans les 30 % d’en-bas. Lesquels se répartissent en deux tiers de « pauvres » et un tiers de « très défavorisés » -les premiers jouissent encore d’une certaine mobilité, pas les seconds ( ). Un isolement sans précédent
Le quatrième défi détermine le caractère soutenable - ou non - des trois précédents. Si les dirigeants israéliens se refusent à relever ces derniers et entendent s’arc-bouter sur leurs prétentions hégémoniques régionales, ils doivent absolument s’assurer un soutien international massif. Or la nature même de leur politique le leur aliène de plus en plus.
L’isolement d’Israël sur la scène mondiale ne date pas de son offensive meurtrière contre Gaza. Certes, longtemps, le profond sentiment de sympathie pour les Juifs victimes du génocide nazi s’est reporté sur l’État Israël, interdisant quasiment toute critique de sa politique. À quoi s’est ajoutée, à partir de 1956, la prise de conscience par l’Occident de sa communauté de combat avec l’État juif contre le nationalisme arabe. L’alliance étroite entre Paris et Tel-Aviv, dans les années 1950 et 1960, découlait ainsi de l’idée - aussi absurde qu’elle puisse paraître avec le recul de l’histoire - que, sans le soutien du Caire, la « rébellion » algérienne s’éteindrait d’elle-même…
Mais l’occupation du reste de la Palestine en 1967, l’invasion du Liban en 1982 (et notamment les massacres de Sabra et de Chatila), la répression brutale de la première Intifada (« Break the bones », ordonnait alors le ministre de la Défense…. Itzhak Rabin) creusèrent un fossé entre Israël et l’opinion publique mondiale. Même l’échec du sommet de Camp David en juillet 2000, dont Ehoud Barak fit porter le chapeau à Yasser Arafat, et la seconde Intifada avec ses attentats-kamikazes ne le combleront pas.
« Une menace pour la paix dans le monde »
Les sondages ne représentent que des photographies instantanées, pas toujours fiables. Ils éclairent cependant parfois des tendances lourdes. Ainsi, dans celui réalisé pour l’Union européenne en novembre 2003, 7 500 citoyens des quinze pays membres (à l’époque) devaient indiquer quels États étaient « une menace pour la paix dans le monde » : 59 % répondirent Israël, devant l’Iran (53 %), la Corée du Nord (53 %) et les États-Unis (52 %). Huit ans plus tard, le sondage annuel de la BBC à l’échelle mondiale (28 000 personnes interrogées dans vingt-sept pays) donne des résultats comparables ( ) : Israël arrive en tête - juste devant le Pakistan, la Corée du Nord et l’Iran – des États les plus mal vus. Son influence est jugée « négative dans le monde » par 49 % des sondés, contre 21 % qui l’estiment « positive ».
C’est que le spectacle des bombardements indiscriminés contre le Liban en 2006, puis contre la bande de Gaza 2008-2009, suivis de l’attaque pirate contre la « Flottille de la paix » ont soulevé une émotion sans précédent. N’en déplaise au juge Richard Goldstone, littéralement harcelé jusqu’à ce qu’il se rétracte ( ), le rapport rédigé par sa commission et adopté par l’Assemblée générale de l’ONU le 5 novembre 2009 (par 114 voix pour, 18 voix contre et 44 abstentions) accuse bel et bien Israël – comme le Hamas – de « crimes de guerre, voire contre l’Humanité ».
Quand Barack Obama slalome
Isolé dans l’opinion, Israël commence à perdre ses alliés les plus étroits. Même l’Amérique de Barack Obama lui garantit plus le soutien inconditionnel que lui offrait George W. Bush. Le premier hôte noir de la Maison Blanche entend réaffirmer le leadership mondial des États-Unis dans un contexte de basculement des rapports de forces. Pour ce faire, il mise sur le soft power plutôt que sur le hard. C’est pourquoi il oppose au « choc des civilisations » cher à Samuel Huntington un nouveau « dialogue des civilisations », dont sa main tendue à l’islam, lors du remarquable discours du Caire, le 4 juin 2009, a donné le signal. Mais cette approche bute sur le blocage du processus de paix israélo-palestinien par l’intransigeance de Benyamin Netanyahou. Si le président américain n’a cessé de slalomer pour détourner les attaques du lobby pro-israélien, le général David Petraeus - chef du Centcom et concepteur du « surge » qui a sauvé la face des États-Unis en Irak - ne mâche pas ses mots. Devant le Sénat, au printemps dernier, il a déclaré : « Le conflit (israélo-palestinien) provoque un sentiment anti-américain, à cause de la perception du favoritisme des les États-Unis à l’égard d’Israël.
La colère arabe sur la question palestinienne limite la puissance et la profondeur de nos relations avec des gouvernements et des peuples et affaiblit la légitimité des régimes modérés dans le monde arabe. Pendant ce temps-là, Al-Qaida et d’autres groupes militants exploitent la colère pour mobiliser. Le conflit offre également à l’Iran une influence dans le monde arabe via ses clients, le Hezbollah libanais et le Hamas ( ). » Commentaire du chef du Mossad, Meïr Dagan, devant la Knesset : « D’atout, Israël devient progressivement un fardeau pour les États-Unis ( ). »
Reste à savoir combien de temps la Maison Blanche « vétoïser » - seule – au Conseil de sécurité, comme en février dernier, une résolution reprenant, qui plus est, ses propres position…
Schizophrénique Union européenne…
Israël s’inquiète moins des réactions de l’Union européenne, tant le comportement de celle-ci à son égard est schizophrénique. Le 8 décembre 2008, le Conseil des ministres des Affaires étrangères avait décidé, contre l’avis du Parlement européen, de « rehausser » (upgrade) les relations entre Bruxelles et Tel-Aviv. Comme un feu vert à l’attaque contre Gaza, qui, en retour, contraignit l’Union à « oublier » ledit « rehaussement ».
Plus : le 8 décembre 2009, le même Conseil adoptera une déclaration très ferme, affirmant notamment que « l’Union européenne ne reconnaîtra aucune modification du tracé des frontières d’avant 1967, y compris en ce qui concerne Jérusalem » ; que « les colonies de peuplement et la barrière de séparation ont été érigées sur des terres occupées, que la démolition de maisons et les expulsions sont illégales au regard du droit international » ; qu’elle n’a « jamais reconnu l’annexion de Jérusalem-Est. Si l’on veut parvenir à une paix véritable, il faut trouver un moyen de résoudre par la voie de négociations la question du statut de Jérusalem comme future capitale de deux États ( ) ».
Il est vrai qu’entre-temps une série d’institutions européennes ont commencé à pratiquer le « Boycott-Désinvestissement-Sanction » sans le savoir, comme le Monsieur Jourdain du Bourgeois gentilhomme de Molière faisait de la prose. Ainsi, dans son jugement de février 2010, la Cour de justice de l’Union rappelle que l’importation de produits des colonies sous l’étiquette « made in Israël » est interdite. Plusieurs gouvernements exigent des Israéliens un étiquetage spécifique. Des Fonds souverains et de pension, de grosses banques et de grandes entreprises désinvestissent des colonies juives de Cisjordanie. Même Veolia, mise en cause pour sa participation au tramway illégal de Jérusalem, annonce la vente de ses parts à une société israélienne.
Mais la question posée à l’Union européenne va au-delà de mesures ponctuelles. Si Israël, comme prévisible, rejette les exigences du Conseil des ministres des Affaires étrangères, l’Union européenne se retrouvera au pied du mur : prendra-t-elle des sanctions, à commencer par la suspension de son accord d’association avec Israël ? Car la politique de ce dernier viole de manière flagrante le texte et l’esprit de l’accord. Or Israël réalise avec l’Union – sans taxes - plus du tiers de son commerce extérieur ( ). On imagine sans peine les conséquences d’une suspension de cet accord… Dernier facteur, et non des moindres, de l’isolement d’Israël : le « printemps arabe ». Cette Intifada – au sens littéral du terme : « relever la tête » - contre soixante ans d’humiliations prive Tel-Aviv d’un atout majeur. Israël avait défait militairement ses voisins en 1967, puis écarté le péril d’une guerre sur plusieurs fronts en signant une paix séparée avec deux d’entre eux : l’Égypte d’Anouar Al-Sadate en 1979, suivie de la Jordanie du roi Hussein en 1994. Les nouveaux maîtres du Caire n’affichent certes pas l’intention de dénoncer le premier traité, pas plus que le régime hachémite le second. Mais c’en est fini de la docilité avec laquelle ses alliés arabes permettaient à Israël de poursuivre une colonisation sans fin de la Palestine. Cette solitude, Benyamin Netanyahou la touchera sans doute du doigt à la rentrée prochaine, lors de l’Assemblée générale annuelle de l’ONU. Un an après le discours de Barack Obama l’appelant de ses vœux, l’adhésion de l’État de Palestine se matérialisera-t-elle ? Aux gouvernements ayant déjà reconnu la Palestine proclamée en novembre 1988 s’ajoutent depuis quelques mois la presque totalité de ceux d’Amérique latine – Colombie exclue. Les États membres de l’Union européenne ont annoncé, le 13 décembre dernier, qu’ils en feraient autant « le moment venu ( ) ». Et le ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé a déclaré à la mi-mars : « Nous n’en sommes pas là, mais, personnellement, je pense que c’est une hypothèse qu’il faut avoir en tête. » Et de préciser : « Il faut le faire avec les autres pays de l’Union européenne ( ). »
L’enjeu ? Décisif ! Si l’ONU admet en son sein la Palestine, dans ses frontières d’avant la guerre de 1967 et avec Jérusalem-Est pour capitale, tout restera certes à faire, mais rien ne sera plus comme avant. Au bout du chemin, aussi long qu’il puisse encore être, il y aurait la paix – enfin – entre un État de Palestine enfin construit et l’État d’Israël reconnu par tous ses voisins…
C’est d’ailleurs ce que souhaite l’immense majorité des Français : selon un sondage réalisé par l’Ifop en mars 2010 ( ), ils sont 70 % (contre 8 %) à estimer que « la création d’un État palestinien aux côtés de l’État d’Israël serait la meilleure solution au conflit israélo-palestinien » .
Au terme de ce panorama, il paraît vraisemblable qu’Israël ne jouira bientôt plus de l’impunité nécessaire pour poursuivre une politique fondée sur les seuls rapports de forces. Continuer, malgré tout, à miser sur les armes risquerait de compromettre, à long terme, son insertion dans un Proche-Orient très majoritairement arabo-musulman. Pourrait alors prendre corps la perspective d’une disparition de l’État juif, non du fait de ses voisins, mais de son propre fait. Un suicide, en somme...
« S’il est une tradition de l’histoire juive, c’est celle du suicide collectif, s’écriait Maxime Rodinson en juin 1967, à la veille de la guerre des Six Jours, dans un article littéralement visionnaire ( ). Il est permis aux purs esthètes d’en admirer la farouche beauté. Peut-être, comme Jérémie à ceux dont la politique aboutit à la destruction du premier Temple, comme Yohanan ben Zakkaï à ceux qui causèrent la ruine du second, peut-on rappeler qu’il est une autre voie, si étroite que l’ait rendue la politique passée. Peut-on espérer que ceux qui se proclament avant tout des bâtisseurs et des planteurs choisiront cette voie de la vie ? »
Merci de votre attention !