08/10/2011
Lors d’une rare sortie hors de son Texas natal, le gouverneur Rick Perry
a accusé le président américain Barack Obama de mener une politique
« d’apaisement » à l’égard des Palestiniens. De son côté, l’ancien maire
de New York Edward Koch, juif et démocrate, a soutenu la candidature au
Congrès d’un républicain catholique face à un candidat démocrate juif,
parce que le républicain a fait part de son soutien sans réserve à
Israël – et parce qu’Obama a émis des réserves concernant la poursuite
des implantations en Cisjordanie. Selon les termes employés par Koch,
Obama « a trahi Israël ». Le candidat républicain a remporté l’élection.
Quant
au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, en général très
sensible à l’intervention d’étrangers dans les affaires intérieures
israéliennes, il courtise ouvertement et systématiquement des députés
républicains en critiquant Obama. Et quelle est la réponse d’Obama à ces
attaques ? Un discours devant les Nations unies, dans lequel il réitère
son soutien à Israël et sa compréhension des peurs et de la
vulnérabilité des Israéliens, en ne mentionnant qu’au passage les peurs
et la vulnérabilité des Palestiniens.
Pour quelle raison la question
d’Israël transforme-t-elle le président américain en une gelée amorphe ?
Et pourquoi d’ailleurs les politiciens américains craignent-ils autant
de critiquer la politique israélienne ? Est-ce par peur d’être qualifiés
d’antisémites? Ou s’agit-il plutôt du « vote juif » ?
À première
vue, les démocrates n’ont pas grand-chose à craindre. Les sondages
montrent qu’une majorité de juifs américains (qui représentent à peine
1,7 pour cent de la population) continuent à voter pour le parti
démocrate.
Pour ce qui est du soi-disant lobby israélien à
Washington, qui est bien organisé et très bien financé, il faut noter
que les chrétiens évangélistes y jouent également un rôle important.
Mais ceux-ci votent républicain à une majorité écrasante, si bien
qu’Obama n’ait pas grand-chose à perdre de ce côté-là.
Il est par
contre vrai que certaines organisations pro-israéliennes, et en
particulier le Comité aux Affaires publiques israélo-américaines
(AIPAC), peuvent réunir des fonds considérables pour faire, ou défaire,
des candidats politiques, qui seront jugés uniquement sur leur attitude
vis-à-vis d’Israël. Et l’argent, disponible ou non, ainsi que les voix
de juifs qui votent contre Obama par dépit pourraient faire toute la
différence dans des États « pivots »-clés comme la Floride.
Indépendamment
de l’argent, de l’électorat et des lobbys, une évolution fondamentale
est intervenue ces dernières années, qui inquiète fortement les
démocrates : le conflit israélo-palestinien est aujourd’hui utilisé par
la droite américaine pour attaquer les démocrates.
Cette conjoncture
est inédite. Durant les premières décennies de son existence
contemporaine, lorsqu’il était surtout gouverné par des socialistes,
l’État hébreu était généralement soutenu par la gauche progressiste
mondiale. En fait, la dernière administration américaine qui se soit
montrée relativement dure envers Israël a été celle du républicain
George H. W. Bush.
Les juifs, que ce soit en Europe ou aux
États-Unis, votaient généralement à gauche. Les politiques appliquées
par la droite, en particulier quand elles sont basées sur le
nationalisme ethnique, ne sont pas très favorables aux minorités, qui
vivent mieux dans un environnement plus ouvert et cosmopolite. Les juifs
furent parmi les plus fervents défenseurs de la lutte des
Afro-Américains pour leurs droits civiques dans les années 1950 et 1960.
Tant
qu’Israël était un État progressiste, il était facile, voire naturel,
pour la plupart des juifs américains de le soutenir. Il n’y avait pas de
conflit entre le cœur et la raison, entre le lien émotionnel avec
Israël et l’engagement politique en faveur de causes progressistes.
Mais
la situation a commencé à changer lorsque le Parti travailliste
israélien a progressivement perdu du terrain face au Likoud, partisan
d’une ligne plus dure. Israël devint de plus en plus soumis aux
politiques mêmes que rejetaient traditionnellement les juifs, et en
particulier le nationalisme ethnique.
En partie à cause de
l’hostilité des pays arabes voisins et en partie à cause de
l’intransigeance des dirigeants palestiniens, Israël a opéré un net
virage à droite. Cette évolution est également due à des facteurs
démographiques : les juifs du Proche-Orient étaient plus viscéralement
antiarabes que leurs coreligionnaires européens, et les immigrants juifs
de Russie étaient viscéralement opposés à la gauche. Dans le même
temps, le nombre de juifs orthodoxes n’a cessé de croître rapidement.
Israël
perdit en conséquence la sympathie de la gauche européenne et se fit de
nouveaux amis au sein de la droite – et même de l’extrême-droite. Des
politiciens européens populistes, dont certains représentent des partis
avec un passé antisémite marqué, proclament aujourd’hui fièrement leur
soutien aux Israéliens colonisant les territoires palestiniens. Et aux
États-Unis, une alliance particulière entre les juifs jusqu’au-boutistes
et les chrétiens évangélistes – qui pensent que tous les juifs doivent
retourner à la terre promise et se convertir au christianisme – est
devenue la base du soutien à Israël dans ce pays.
Une situation très
étrange a ainsi été créée. Des politiciens conservateurs du sud des
États-Unis, aux côtés de populistes autrichiens, allemands, français et
hollandais, accusent les démocrates et les politiciens de gauche de
mener une politique d’apaisement de « l’islamo-faschisme ». Ces
héritiers politiques de traditions profondément racistes sont les
nouveaux champions de l’État hébreu, dont les politiques sont
aujourd’hui plus proches du chauvinisme ethnique du XIXe siècle que de
ses racines sionistes socialistes.
Céder aux politiques
intransigeantes d’Israël pourrait être le moyen le plus simple pour le
président démocrate américain de ne pas se mettre en difficulté en une
année électorale. Obama a certainement besoin de rallier tous les amis
qu’il peut à ses côtés. Mais le prix à payer sera élevé. Forcés de
soutenir Israël, à tort ou à raison, les États-Unis perdent rapidement
toute crédibilité et influence dans un Proche-Orient instable.
Exercer
des pressions sur Israël pour que cessent les implantations de colonies
et qu’un État palestinien viable voie le jour sera sans doute très
difficile. Mais c’est la seule manière de mettre fin au cycle permanent
de violence. Résister à Israël et à ses nouveaux amis fanatiques ne
signifie pas être antisémite. Au contraire, cela signifie défendre la
tradition progressiste à laquelle de nombreux juifs continuent à croire.
© Project Syndicate, 2011.
Traduit de l’anglais
par Julia Gallin.