Le mouvement palestinien boycott, désinvestissement et
sanctions (BDS) a créé récemment une attention internationale - et une
opposition - sans précédent, y compris venant de dirigeants US,
européens et Israéliens. Combien d’entre vous connaissent ses origines ?
J’ai rencontré Adnane Ramadan, un des cofondateurs du
mouvement, à Beit Sahour, près de Bethléem en Cisjordanie occupée, en
2005, l’année où l’appel palestinien pour le BDS a été lancé.
Ramadan est né et a grandi dans le camp de réfugiés de Deisheh à
Bethléem. Après qu’il reçut son diplôme de l’Université de Bethléem, il a
travaillé à l’unité de recherche de l’agence de Beit Sahour de la YMCA.
J’ai interviewé Adnane par Skype pour avoir ses opinions sur la façon
dont le mouvement s’est développé près de neuf ans plus tard.
Il a aussi parlé de l’histoire du BDS, en soulignant un point
important et souvent négligé : le mouvement a été conçu et fondé par des
Palestiniens, en Palestine.
Maintenant, dit-il, il donne des résultats bien au-delà des attentes initiales.
Adri Nieuwhof : Quelles raisons principales vous ont aidé à concevoir et à lancer l’appel BDS ?
Adnane Ramadan : Nous nous sommes rencontrés quand
vous organisiez un atelier pour le Plaidoyer pour une Initiative de la
Palestine Occupée et des Hauts du Golan (OPGAI) où nous avons discuté de
l’appel pour le BDS.
À l’époque, je coordonnais ce réseau et je coordonnais le Plaidoyer
pour une Initiative Conjointe de la YMCA et de la YWCA. De là je suis un
cofondateur de la campagne BDS et j’ai servi au secrétariat de la
campagne pendant plusieurs années.
C’était juste un an après l’avis consultatif de la Cour
internationale de justice sur la construction par Israël du mur
d’apartheid en Cisjordanie occupée.
Il y avait beaucoup de discussions parmi les organisations de la
société civile et d’autres dans la société palestinienne sur le moyen de
donner aux mouvements de solidarité un outil solide avec une vision
claire basée sur une analyse profonde du conflit entre la Palestine et
les Israéliens. Nous trouvions très inspiratrice l’expérience de
l’Afrique du Sud.
Il y avait aussi l’idée de suivre cette expérience du peuple
sud-africain. Particulièrement parce qu’à cette époque-là les
gouvernements étaient très loin de mettre la moindre pression sur
Israël.
Nous avons décidé de nous adresser aux organisations de la société
civile du monde entier avec un appel et une stratégie unifiés. Nous
avons demandé à une organisation internationale de donateurs de soutenir
un atelier avec des gens d’Afrique du Sud et du mouvement international
de solidarité avec l’Afrique du Sud. Alors nous vous avons invité ainsi
que Bangani Ngeleza d’Afrique du Sud à venir à Beit Sahour.
L’issue de notre atelier a été d’envoyer l’appel pour le BDS. Nous
nous sommes coordonnés avec les réseaux palestiniens pour envoyer
ensemble l’appel avec le Réseau des ONG palestiniennes (PNGO),
Ittijah — coordination des organisations de la société civile
palestinienne en Palestine historique, la Campagne palestinienne pour le
boycott académique et culturel d’Israël, OPGAI et Stop the Wall.
L’appel a été signé ensuite par différentes organisations,
principalement des organisations de base palestiniennes du Liban, de
Syrie, de Cisjordanie, de Gaza et de nombreuses sections de la
communauté palestinienne.
AN : Quelles étaient vos attentes ? Ont-elles été atteintes ?
AR : Notre attente était qu’il y aurait au moins un
appel unifié de la communauté palestinienne. Beaucoup de nos amis et des
gens qui sympathisaient avec nous ou qui étaient convaincus de nos
droits étaient désorientés par les nombreux appels venant de différentes
parties de notre communauté.
En unifiant nos attentes comme Palestiniens nous donnions quelque
chose de clair aux mouvements de solidarité internationale. Certains
dirent que l’appel était très extrême parce que beaucoup de groupes
refuseraient de décrire Israël comme un système raciste ou
discriminatoire, ou de le comparer à l’Afrique du Sud - alors qu’en
Palestine les faits sur le terrain vont au-delà de cela.
Alors nous avons décidé d’avancer, et nous avons obtenu un grand
soutien - plus de 170 organisations palestiniennes ont signé l’appel. Le
mouvement BDS est maintenant le premier réseau en Palestine.
Le succès de l’appel au niveau international fut au-delà de nos
attentes, particulièrement après la guerre contre Gaza en 2008-2009. De
bien des façons, c’est un outil pour que les gens participent. Il donne
l’occasion d’expliquer et de révéler la vérité sur ce qui a lieu.
En 2005, il y avait une grande confusion, causée par nous les
Palestiniens, sur la façon de présenter notre cause à la communauté
internationale. En envoyant un appel basé sur le droit international,
les résolutions de l’ONU et une analyse de la situation, c’était un
moyen de revenir aux racines du conflit.
La campagne BDS pouvait ouvrir des possibilités pour un changement
politique, pas seulement un moyen d’exprimer la solidarité et d’exercer
une pression sur les décideurs politiques. Elle ouvrait la possibilité
d’un changement dans les rapports de puissance entre la Palestine et
Israël, et aussi au niveau interne.
AN : Pouvez vous expliquer comment ceci a fonctionné ?
AR : Le processus et l’approche politique officiels
étaient principalement par les négociations. Israël utilisait les
négociations pour dire qu’il y a un État palestinien, un système
politique et une économie palestiniennes.
Tout est là et c’est leur problème s’ils échouent à développer le
système. En même temps, ils vendaient l’idée que le peuple palestinien
est une menace pour la société israélienne, pour l’État. La raison de
toutes leurs mesures était la « sécurité ». Les négociations étaient une
sorte de parapluie pour légitimer la propagande pour ces sortes
d’idées.
L’autre voix n’était pas écoutée, la voix du peuple palestinien qui
vit dans cette situation compliquée, qui souffre et perd chaque jour.
L’appel BDS envoyait cette voix alternative avec une analyse alternative
et montrait Israël tel qu’il est. Pas un État démocratique comme il
dit.
L’appel BDS créait un nouveau discours politique parce qu’il ne
faisait pas partie du système politique national ou des factions
politiques.
Les organisations de la société civile impliquées dans l’appel
opéraient dans de nombreux secteurs, ils avaient des partenaires et des
amis dans le monde entier. Il y avait plus de crédibilité pour un tel
appel parce qu’il venait des organisations de base qui connaissent leurs
partenaires.
L’appel pour le BDS ouvrait aussi une nouvelle façon de penser au
sein de la communauté palestinienne. Il montrait qu’il y avait de
nouveaux moyens non-violents de lutter pouvant avoir un impact sérieux.
La violence était une des questions les plus importantes discutées au
niveau international, parce qu’Israël réussissait à vendre l’idée que
la lutte palestinienne est violente. L’appel BDS pouvait montrer une
image différente des Palestiniens.
AN : Diriez-vous que l’appel BDS a donner du pouvoir aux Palestiniens ?
AR : Certainement. Quand nous parlions de la
situation à des amis et partenaires internationaux, ils demandaient
« qu’attendez-vous de nous exactement » ? Ils me disaient qu’ils
recevaient des Palestiniens des appels et des demandes contradictoires.
En général, d’avoir cet appel solide est clairement défini nous a
renforcé.
Ensuite, comme Palestiniens impliqués dans le BDS, ceci nous donne la
chance de penser et d’agir différemment entre nous-mêmes. L’expérience
du travail du BDS a été positive en créant le secrétariat et en ayant
des communications quotidiennes du groupe dirigeant, pas par proximité
physique mais par d’autres moyens.
Il y avait beaucoup de sensibilité sur comment nous dirigerions ça ;
est-ce qu’on retomberait dans les influences individuelles ou sur les
préoccupations politiques des différents groupes ?
Le travail du BDS a donné un nouveau modèle de prise de décision
collective, de traitement des questions avec un esprit ouvert, de chance
donnée à des idées créatrices. Le BDS a permis pour la première fois
aux Palestiniens de présenter leurs leaders. Avant cela il n’y avait que
des partis politiques.
AN : Certains disent que la campagne BDS devrait se focaliser sur les colonies. Quelle est votre réponse ?
AR : Parler de boycott des colonies, c’est revenir à
la confusion. Pour nous Palestiniens, Israël est unique. Il n’y a pas
un État pour les colons et un État pour les autres. Le système
politique, le système sécuritaire, le système économique, tout est
unique.
Tout est relié et représente la même politique et mentalité. Revenons
à la source principale du conflit : le mouvement sioniste veut montrer
que c’est une terre sans peuple pour un peuple sans terre, en niant
l’existence des Palestiniens et leurs droits.
Ils amènent des gens du monde entier s’ils sont juifs et les installent ici.
Quand nous parlons de boycotter Israël, nous parlons de boycotter un
système de pouvoir, une façon de penser et de se comporter, qui nie
l’existence du peuple palestinien et ses droits.
Malheureusement, l’Autorité palestinienne (AP) - sur la base de ses
accords et de sa mentalité - a appelé à un boycott des seuls produits
les colonies.
Ceci peut créer quelques petits problèmes pour quelques petites
industries ici et là. Ça ne donne pas de chance à de vraies solutions
politiques et à un changement à l’intérieur de la communauté
israélienne.
L’AP a essayé par ce moyen de contenir l’ensemble de la campagne BDS
et de s’en attribuer les succès. Son approche a créé pas mal d’obstacles
dans divers pays. Il y a eu pas mal de confrontations entre les
militants du BDS et les gens qui représentent la politique officielle de
l’AP.
Pour moi, l’appel de la société civile palestinienne est clairement
sur le boycott d’Israël et sur l’appel à des sanctions contre Israël.
Mais chacun peut décider - sur la base de son analyse, des circonstances
et quelquefois des lois - sur comment répondre à l’appel.
Par exemple, les gens en Hollande peuvent vouloir se focaliser sur un
boycott des produits les colonies. L’important est qu’ils répondent à
notre appel.
AN : Quand n’y a-t-il plus besoin du mouvement BDS ? Quand avez-vous fini votre boulot ?
AR : Il n’y aura plus besoin du BDS quand nous
serons parvenus à nos demandes, qui sont la fin de l’occupation, le
retour des réfugiés palestiniens sur leur terre et l’égalité pour les
personnes vivant en Israël et en Palestine.
Le BDS est important parce que les murs sont fermés aux autres
approches. Le changement qui a lieu au sein de la communauté israélienne
est très sérieux et dangereux, reflétant une mentalité raciste et
discriminatoire : prendre les terres des palestiniens ou les tuer ou les
envoyer dans d’autres pays.
Ceci provient quotidiennement de la direction politique et du
gouvernement d’Israël. Nous voyons les faits sur le terrain, comment des
cercles de colonies entourent les zones habitées de Palestine, nous
voyons la pression politique et économique sur les Palestiniens pour
qu’ils quittent cette terre, pour les rendre désespérés, pour les rendre
très faibles.
Israël vise à prendre leurs ressources, pas seulement la terre mais
aussi l’eau et les autres ressources et pour contrôler tous les aspects
de leur vie.
C’est une partie d’un programme global et les négociations en font
partie. La nécessité de l’appel pour le BDS devient de plus en plus
importante. Avec le BDS nous voyons des résultats. Nous avons besoin de
plus de résultats. Ceci nous donnera plus d’encouragement.

*
Adri Nieuwhof est avocate, conseiller et défenseur des droits de l’homme, travaillant en Suisse.
De la même auteure :
Boycott européen d’Israël : et si ce qu’on lisait n’était que la partie visible de l’iceberg ? - 21 mars 2014
Grâce à la campagne BDS, Véolia encaisse de sérieuses pertes financières - 22 février 2013
En dépit de ses affirmations, Ikea Israël refuse de livrer aux Palestiniens de Cisjordanie, alors qu’il fournit les colons - 2 janvier 2013
Maltraiter les enfants fait partie intégrante de l’idéologie israélienne - 10 septembre 2012
Veolia toujours active dans les dépôts d’ordures des colons israéliens - 5 août 2012
Israël a assassiné plus d’opposants politiques que l’apartheid sud-africain n’avait exécuté d’opposants judiciairement - 13 avril 2012
Israël a assassiné plus d’opposants politiques que l’apartheid sud-africain n’avait exécuté d’opposants judiciairement - 13 avril 2012
Veolia traite les eaux usées de la colonie Modi’in Illit - 2 février 2012
Le service israélien des prisons transfère Ameer Makhoul vers la prison de Megiddo - 20 octobre 2011
Netanyahu durcit les conditions de vie des prisonniers politiques palestiniens - 15 août 2011
La fin de l’impunité pour Israël ? Une interview de John Dugard - 15 octobre 2010
Véolia essaie de blanchir le projet illégal de tramway à Jérusalem - 30 août 2010